Septembre 2025 à Janvier 2026
Publié dans le N° 82-83 (Nlle série) de La Nouvelle Revue Universelle . La NRU, fondée en 1920 par Jacques Bainville, est avec la Revue des deux mondes l’une des deux plus anciennes revues françaises, à la fois politiques et littéraires, encore en activité.
Fonctionnement de la fiction. Discussion avec J. à propos de la série télévisée le Voyageur dont le protagoniste a changé d’interprète en cours de route. Elle affirme n’avoir pas été dérangée par cette péripétie qui, selon elle, n’affecte pas l’intérêt des épisodes. Mon sentiment est inverse, non pas quant aux qualités narratives de la série, mais par le désagrément qu’engendre une substitution de personne sur le plan de la crédibilité. Dans la vie courante, fréquentant quelqu’un depuis des mois, si je le voyais surgir avec une autre tête j’en serais pour le moins perturbé. Que la même réaction, certes un peu atténuée, se produise avec une fiction n’a rien d’étonnant, pour peu que l’on s’avise de cette évidence : la fiction ne fonctionne que tant qu’on y croit. Le spectateur – ou lecteur ‒ doit impérativement être maintenu dans un état d’innocence et de foi face au déroulement de l’action, sinon la construction s’écroule. Par rapport à l’histoire qu’on lui raconte, le « récepteur » de fiction redevient l’enfant qui joue à l’adulte avec ses peluches : il y croit le temps du jeu, tout en admettant obscurément que le jeu sécrète un temps provisoire, le temps ludique, différent de la vie réelle. Voilà pourquoi je me suis toujours tenu à l’écart du brechtisme et de tout ce qui de près ou de loin y ressemble sous prétexte de lucidité, Celle-ci en l’occurrence n’est qu’un refus entêté de comprendre à la fois le trajet de la communication fictionnelle et sa fonction cathartique.
Le nouvel ordre mondial. Mes amis, émerveillons-nous ! Depuis le « sommet de Tianjin » ils s’aperçoivent enfin que quelque chose dans les relations internationales est en train de changer. (« Ils » : les médias, tous ceux qui, dos tourné à la salle, un bandeau sur les yeux, se bouchant les oreilles, analysent le spectacle.) En février 2017, ici même, ce pronostic : « L’Ordre mondial en langue angloricaine subira le même sort que la Nouvelle Europe allemande ou l’Internationale soviétique. D’ailleurs, le processus est déjà fortement engagé. » En septembre 2022, m’interrogeant sur les raisons de la rencontre des présidents russe et chinois à Samarcande, j’écrivais : « Quels qu’en soient les motifs circonstanciels, bien évidemment [ils se rencontrent] pour esquisser les premiers traits d’un nouvel ordre international. Ordre ‘multipolaire’ conforme à la vision gaullienne, appuyé sur le réveil des nations, destiné à succéder à celui que la géopolitique anglo-saxonne, par ses aberrations, ses vaines agitations, son hypocrisie moralisante et son permanent déni de la réalité historique aura elle-même disloqué. » Un an plus tard, j’écrivais : « Ceux qui s’accrochent à l’ordre mondial issu de l’effondrement de l’URSS et l’imaginent perdurable […] se trompent lourdement et nous trompent. Ils engagent la politique étrangère de la France sur une voie de garage d’où il lui sera très difficile et douloureux de sortir. Plutôt que d’invoquer le Général à chaque inauguration de chrysanthèmes et de le citer à tout propos, on serait bien inspiré de suivre son exemple. […] Sous nos yeux, les rapports de force et les équilibres se modifient, entraînant des crises qui iront s’aggravant tant que l’ordre ancien tentera de se maintenir. » Avant ce nouveau rendez-vous de Tianjin, cherchez donc dans les médias officiels français de ces dernières années la plus timide prémonition de ce qu’ils viennent de découvrir à grands renforts de trompettes et de gros titres.
Unique dirigeant occidental que n’effraie pas le craquement de ses souliers sur le parquet ciré de la diplomatie, le président Trump est également le seul, pour le moment, à prendre acte de la situation et à en désigner la cause. Il vient de déclarer (5 septembre) : « Nous avons perdu l’Inde et la Russie au profit de la Chine la plus profonde et la plus sombre. » Pour la première fois depuis les troubles qui ont précédé le renversement du gouvernement légal ukrainien et mis en place les conditions d’un conflit, troubles fomentés et exploités par le camp américain, quelqu’un de ce camp, et non le moindre, son chef en personne, reconnaît la responsabilité de la « communauté internationale » résiduelle et désormais fictive dans l’une des plus grandes erreurs historiques de ce temps.
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Les Maux de la langue : « entièreté ». Depuis quelques mois j’observe, en particulier dans la rhétorique des journalistes de l’audiovisuel, la prolifération microbienne d’un mot bizarre, jamais rencontré, peut-être depuis Montaigne, sous la plume des bons auteurs, une fleur de discours savant disparue au XVIIe siècle ‒ après de timides apparitions – pour cause de synonymie superflue : « entièreté ». Ce que j’ai entendu de plus remarquable avec ce terme si professionnel et si chic, c’est : « dans son entièreté ». Il s’agissait de dire ; « en son entier ». Au bal de Mascarille, Cathos et Magdelon s’en seraient pâmées.
Pour signifier le caractère complet d’une chose, le français, langue riche, dispose de plusieurs mots, chacun apportant sa nuance. « Intégrité » suppose la prise en compte d’une possible diminution ou altération de substance ; « Intégralité » s’applique volontiers à un objet quantifiable ou mesurable ; « totalité » convient mieux à un conglomérat d’éléments distincts ; « complétude », sorti mécaniquement d’« incomplétude » est une création d’avant-guerre peu employée et d’une pédanterie peu recommandable, qui insiste sur un achèvement attendu et parfait ; avec « plénitude » on accède au monde des sentiments et des idées. Enfin il ne faudrait pas oublier « entier » substantivé, qui n’est pas seulement un nombre ou un cheval comme semble le croire mon Grand Robert de 1981. Si je me risque à annoncer : « Un jour, ce Journal sera publié dans son entier », rien ne s’oppose à cette autre formulation : « Un jour, l’entier de mon Journal… etc. » Laissons l’entièreté de leurs élégances à MM. Diafoirus, Jourdain, Vadius et Trissotin.
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Bouteilles. Dans son Journal d’un poète, l’acte d’écrire et de publier a inspiré à Vigny une comparaison lumineuse : «Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, sur laquelle il faut coller cette étiquette : attrape qui peut.» Cette définition ne vaut, évidemment, que pour les authentiques écrivains et, si on s’en tient à la France, pour quelques milliers de lecteurs (que j’appelle les liseurs). Elle ne concerne pas les écriveurs, main-d’œuvre de l’industrie littéraire, adeptes fervents des méthodes de commercialisation de leurs « produits » : non point bouteilles lancées au hasard des flots, mais livrées dans les hypermarchés avec les eaux minérales et les pizzas surgelées.
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Procès de Moscou et de Paris (suite). Mes lecteurs connaissent mon opinion sur le quinquennat arkozien, l’un des plus calamiteux de la Ve République en raison notamment des fautes majeures que furent la soumission inconditionnelle à Washington, le retour de la France dans l’OTAN, l’entourloupe du traité de Lisbonne et l’élimination de Kadhafi plongeant la Lybie dans le chaos avec ses conséquences sur le phénomène migratoire. Cette volonté d’élimination elle-même, me semble-t-il, pose problème. L’auteur de ces lignes n’est donc pas suspect de complaisance. Pour peser les idées, les événements et les hommes, premier principe : rejeter toute obédience, ne se fier qu’à sa balance intérieure. Or le fléau de cette balance m’indique ceci :
J’ignore si M. Sarkozy ment ou dit la vérité. Dans un cas comme dans l’autre, il est peu probable qu’il s’enfuie au Paraguay, se fasse élire roi de Patagonie, s’établisse en Chine avec une fausse barbe ou s’évapore dans le maquis corse. On ne le voit pas davantage chercher asile en Russie. Ces éventualités écartées, que peut signifier l’exécution immédiate, dite provisoire, de la peine infligée en première instance à l’ancien chef de l’État ? Rappelons seulement que la présidente du tribunal est une militante anti-sarkoziste avérée, circonstance qui ne semble pas gêner le moins du monde les hérauts sourcilleux d’une prétendue sérénité de la Justice. Unique explication de cette mesure cousue de fil rouge : la vengeance politique, Les chasseurs entendent s’assurer au moins cette victoire à l’arraché, cette humiliation de leur proie, tant l’absence de preuves et l’échafaudage d’hypothèses qui soutient la condamnation rendent incertain le résultat du procès en appel. Sait-on jamais, avec ces appels : et si les juges, pour une fois, s’appuyaient sur autre chose que leur « intime conviction » idéologique ? Et s’ils faisaient fi de leur engagement personnel pour assumer l’impartialité requise par leur charge ?
On le voit, la balance intérieure souffre quand même d’un inconvénient : elle incite à rêver.
Octobre
Le petit monde des effets sans cause. J’entends à la radio, une fois de plus, que les communes françaises peinent à recruter des candidats à leur mairie. Cela devient un gros problème et, comme à l’ordinaire, le radioteur en fait le tour sur la pointe des pieds sans en chercher la raison. Pas plus qu’il n’apercevrait les origines réelles de la guerre en Ukraine, qu’il date du jour de de l’attaque russe, ou du rejet massif, par les peuples européens, de l’invasion immigratoire, qu’il attribue à un fantasme. Nous sommes dans le petit monde médiatique, dont la faculté cognitive, mystérieusement, ignore la causalité. Il me semble pourtant que le motif du désamour pour la magistrature municipale est des plus évidents : aujourd’hui, contrairement au bon vieux temps, la charge de maire n’apporte plus que des responsabilités gravissimes, des procès et des horions. En outre, le non-cumul des mandats a bouché le chemin qu’offrait à l’ambition politique ne fût-ce qu’une petite ville. Lorsque la somme des inconvénients attachés à une fonction excède la somme des avantages, le manque de postulants n’est pas vraiment une surprise. Comble de tristesse, si je suis maire de Saint-Frusquin-les-Biquettes, dans la Corrèze septentrionale, je ne peux même plus traficoter l’attribution du marché des deux bancs publics de la place de l’Église sans me faire épingler par des écolos. Jaloux de ne pouvoir traficoter à ma place !
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« Fin de partie ». Plutôt qu’à cette pièce de Beckett, on pourrait songer à un drame shakespearien, mais ce sont les intermèdes burlesques, surtout, qui attirent l’attention. L’alliance du grotesque et du tragique. Le côté Préface de Cromwell.
Le brouillamini politique, l’affaiblissement économique et l’impuissance diplomatique accompagnent et caractérisent chaque jour davantage la fin de règne d’un des plus malfaisants présidents de la Ve République. À la différence de certains, qui continuent à pérorer en proclamant l’envers de ce qu’ils affichaient la veille, nous n’avons cessé de déplorer, ici ou ailleurs, les suffrages qui ont porté M. Micmacron, empereur du micmac, deux fois au pouvoir. Suffrages significatifs de la persistante crédulité d’une partie notable de l’électorat, aveugle et désinformé . Aussi sommes-nous habilité, croyons-nous, à nous élever contre deux interprétations ‒ elles font florès en ce moment ‒ du marécage où pataugent nos politiciens, à savoir : 1) que le président susnommé en est seul responsable ; 2) que nous assistons à l’agonie d’une Ve République à bout de souffle.
Les uns et les autres, comme d’habitude, regardent en gros plan, le nez dessus, une situation qui requiert une vision en plan général. M. Micmacron, disions-nous, n’est pas le seul coupable. C’est grossir exagérément son importance que de lui reprocher tous les maux qui nous accablent. Il n’est que le résultat consentant d’un enchaînement d’erreurs, d’impostures, de falsifications et de trahisons dont l’origine remonte à Giscard et Mitterrand. À Giscard pour ce qui concerne l’impulsion fatale donnée aux mythes européen et mondialiste, auxquels seront sacrifiés par la suite la souveraineté de la nation et la puissance industrielle constituée ou consolidée sous le règne du Général ; à Mitterrand pour les absurdités économiques et sociales propres au fonds démago-humanitaire de la gauche : germes virulents auxquels, avec un cynisme accompli, le vieux militant de l’archidroite antigaulliste, assoiffé de pouvoir et de revanche, a ouvert grand les portes de la France, jusqu’à infester entièrement le « cher et vieux pays »., Puis, après le reniement sans vergogne, par son signataire, de l’Appel de Cochin, l’europiomanie compulsive et la soumission atlantiste de M. Sarkozy, suivies des bouffonneries sociétales de M. Moi-président, roi des Guignols de l’info... Tout ce train de malheur, dont chaque wagon emportait à la déchèterie les débris du grand œuvre gaullien, est tombé pour finir, comme un convoi de la Western Union attaqué par des brigands, sous la coupe d’une bande improvisée d’intrigants, incapables et dépourvus de convictions. Ceux-ci ont réussi leur coup grâce à deux stratagèmes : faire passer leur arrivisme fiévreux pour de l’ardeur à servir l’État et leur incompétence pour les contours d’un monde nouveau. Dès lors ils se sont contentés de bidouiller à leur façon les recettes d’étouffe-chrétien de leurs prédécesseurs. Voilà la réalité du mic-macronisme, héritier déficient de cinquante ans d’histoire de France.
Quant aux politologues qui imputent la farce jouée par les dégourdis de la Ve à l’essouflement institutionnel de cette dernière, sans doute prennent-ils le problème à l’envers ou leur souhait pour une réalité. Tous ceux qui ont vécu suffisamment longtemps pour avoir bien connu la IVe considèrent l’épisode qui se déroule à Matignon comme le réveil d’un souvenir d’avant 1958. Une résurgence typique, un brin caricaturale, de la France de Vincent Auriol, où un gouvernement Blum durait un mois, un gouvernement Queuille deux jours. C’est-à-dire l’inverse de la monarchie élective, solide et stable, fondée par le Général. Et il n’est pas moins évident que cette inversion a été rendue possible par l’abandon délibéré du grand principe de la Ve : l’assentiment populaire, exprimé par référendum. Ce n’est donc pas la Ve République qui est en cause, qui serait usée, qu’il faudrait remplacer. L’urgence au contraire commande de la rétablir. En revanche, ce qu’on doit impérativement expulser, ce sont les escrocs qui, l’ayant jetée aux orties, y ont substitué une méchante photocopie de la précédente.
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Feydeau à Matignon. Tandis que je rumine tristement ces pensées, surgit le colonel Ronchonnot, moustache guillerette, couperose fleurie. Il me secoue vigoureusement la paluche (comme il dit). Je m’étonne :
‒ Bonjour, mon colonel. Vous paraissez bien réjoui ?
‒ l y a de quoi. Vous savez que je vais de temps en temps au théâtre. Eh bien, mon cher ami, je viens d’assister à l’un des meilleurs spectacles de ma vie.
‒ Sans rire ?
‒ En riant beaucoup, au contraire ! Un vaudeville inédit de Feydeau, retrouvé au fond d’un grenier. Une sacrée découverte ! Une autre version de l’Hôtel du libre échange, avec des répliques qui m’ont fait penser à Mais ne te promène donc pas toute nue ! et à la Môme Crevette… Vous vous rappelez ? « Et allez donc, c’est pas mon père ! »
‒ Oh là là, sue oui ! Avec le mouvement preste du genou soulevant la robe et le jupon, pour se dégager de l’obstacle... Si je me rappelle ! Catherine Samie, dans la Dame de chez Maxim. Mise en scène par Roussillon. Il y avait aussi Bérengère Dautun, Annie Ducaux, Duchaussoy, Michel Aumont, Le Poulain…
Le colonel écarquilla ses gros yeux :
‒ Mazette ! Quelle distribution ! Ah, c’est loin tout ça… D’autres comédiens tiennent l’affiche. La version retrouvée de l’Hôtel du libre échange s’intitule l’Hôtel Matignon.
‒ Allons bon !
‒ Parole ! c’est à se tambouriner les gigots ! Les portes claquent à tous les étages. L’associé de Pinglet, vous savez, le cocu, toujours très digne, s’est caché dans un placard ; il en sort, y rentre, en ressort, comme un diable de sa boite… Il y a des quiproquos, des carabistouilles impudentes, des connivences crapuleuses… Il y a même un comparse, un habitué des panouilles, un nommé Wau… Wauqu…Waupied, un nom comme ça, qui se déculotte en scène !
‒ Non !
‒ Si, mon cher ! Et la salle d’applaudir.
‒ Mais alors, dis-je en levant haut les sourcils, tout est donc devenu possible…
Ronchonnot hocha mélancoliquement la tête :
‒ Tout, mon cher, y compris le pire. Tout est devenu possible à la comédie française.
La passion des mots. Je relève avec plaisir la mention élogieuse par Service littéraire du « Dictionnaire du Bon Plaisir » Une Farandole de jolis mots, composé par Pierre Hamel (Éditions France Univers) : « le luminariste, eh oui, est un artiste qui fait surgir la lumière dans ses œuvres. Hamel en fait partie. » Les idées appartiennent à tout le monde ; ce qui caractérise l’écrivain, et le distingue de l’écriveur, de l’écrivant, de l’écrivassier et de l’écrivaillon, c’est la passion des mots. L’exigence de choisir les plus appropriés, le plaisir de les entendre résonner dans l’oreille intérieure, avec leurs consonnances, leurs dissonances, leur frémissement ; le bonheur de les voir se concrétiser avec leur physionomie particulière, leur panoplie d’images, leurs couleurs, leurs rapprochements inattendus ; avec le rythme qu’ils impriment aux phrases, qui accentue l’expression et ordonne la pensée. Le style, en somme. Mais chut ! Style, en littérature, pour la critique, dans les dîners en ville, est devenu un gros mot ‒ désuet, réactionnaire, clivant ‒ qui fait rougir les Pères-la-Pudeur. Enfouissons-le dans nos mémoires en attendant des jours meilleurs.
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Novembre
Lecteur ou liseur ? À la suite d’un mien papier publié dans Service littéraire sur son dernier livre[1], François Kasbi m’écrit : « Une amie me demande la différence entre lecteur et liseur (dans votre article) : je n’ai pas vraiment su lui répondre… Y a-t-il une différence ? »
Je réponds :
« Lecteur et liseur, dès l’origine, ont coexisté avec des acceptions différentes. Liseur désignait simplement quelqu’un qui lit pour lui-même et lecteur, quelqu’un qui lit à voix haute pour un auditoire. Au XVIIe siècle ‒ précise Alain Rey, dans son irremplaçable, impérissable et indispensable Dictionnaire historique de la langue française ‒, lecteur a chipé à liseur son sens général, pour ne lui concéder que cette signification particulière : ‘quelqu’un qui lit beaucoup’. Pour mon usage personnel, j’ajoute à liseur une forte nuance qualitative : quelqu’un qui lit beaucoup, certes, mais surtout à bon escient, avec goût et intelligence, par opposition au banal lecteur, si répandu et courtisé de nos jours, qui avale sans les mâcher Le Monde, le Prix Goncourt, le charabia des SMS et le Guide Michelin. »
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Qui commande ? Durant sa période de liberté conditionnelle, interdiction est faite à M. Sarkosy de rencontrer le ministre de la Justice. Jusque-là, je comprends : le présumé… coupable, en prenant une telle initiative, pourrait tenter de manipuler le ministre, lui soutirer des informations, que sais-je encore. Ce qui me surprend, c’est qu’on en infère la réciproque :qu’il est interdit à M. Darmanin de vouloir rencontrer M. Sarkozy. Il apparaît que ni les commentateurs ni les juges ne font la distinction entre les deux initiatives, pourtant non comparables. Le sujet ciblé par l’injonction, c’est le justiciable. Ce ne peut être le ministre de la Justice, « victime collatérale » de l’injonction, à moins de le soupçonner de complicité, ce que je n’ose imaginer de la part du tribunal. Ce ne peut l’être, et d’autant moins que le ministre, par délégation du président de la République, est le supérieur hiérarchique des juges, employés et salariés par l’État (c’est-à-dire par nous). Bien que des élus de la nation, par un aberrant excès de zèle, aient conféré aux juges, sous prétexte d’indépendance, des droits et des pouvoirs exorbitants dont ils usent et abusent comme le veut la nature humaine, ce n’est pas une décision de justice qui devrait empêcher le dépositaire des autorités supérieures (celle de l’État, celle des citoyens) de rencontrer M. Sarkozy s’il l’estime nécessaire.
On ne manquera pas d’invoquer la « séparation des pouvoirs ». On me permettra de formuler deux objections. La première : dans toute société humaine organisée, celui qui commande est celui qui paie. Le juge n’existe, ne se nourrit et n’exerce son métier que par la volonté et l’argent de l’État (c’est-à-dire les nôtres). La seconde : si le principe de la séparation des pouvoirs aboutit, comme on ne cesse de le constater, à abandonner sans surveillance ni sanction la Justice à n’importe quelle obédience, influence, idéologie ou conviction personnelle, alors il serait infiniment préférable de la replacer entièrement sous le contrôle de l’État, garant de l’intérêt général. L’omnipotence des tribunaux est une dérive insupportable qui nécessite de réformer d’urgence le système judiciaire.
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Plongée dans une Russie autrefois francophile. Regardé sur TF1 un reportage sur la Russie aujourd’hui. Assez significatif, me semble-t-il, d’une certaine confusion ‒ embarras ? ‒ dans les cerveaux qui ont fixé la lecture, imposée en Europe de l’Ouest, des événements antérieurs et postérieurs à l’intervention russe en Ukraine. Après nous avoir rebattu les oreilles du contraire , voici que l’on est contraint de constater l’adhésion totale du peuple russe à la « guerre patriotique » menée par leur président : 75 % de la population, ce qui, vu l’honnêteté proverbiale des médias français, doit s’entendre autour de 90.
Autre évidence enfin parvenue jusqu’à à nos stratèges : loin d’affaiblir l’économie et d’épuiser les forces industrielles, la prolongation de la guerre du fait du soutien occidental à l’Ukraine a dynamisé non seulement le secteur militaire, mais l’ensemble de l’économie russe. Dans le domaine alimentaire notamment, savoir que nos produits ont été remplacés par des équivalents locaux, très appréciés, donne une idée du bouleversement en cours, de l’immense marché que nous avons perdu ‒ et explique la satisfaction ironique recueillie là-bas par nos enquêteurs. Deux phrases entendues au cours du reportage résument le sentiment des Russes à notre égard : « Macron est un crétin phénoménal » et « Tout ce qu’on vous raconte en Europe est faux. »
Bardot « revisitée ». 28 décembre. Je viens de regarder l’hommage rendu à à Brigitte Bardot dans le journal télévisé de 13 h, sur TF1. J’en reste pantois : ils ont réussi à raconter ce phénomène « mythique » sans citer le titre du film qui lui a donné naissance : Et Dieu créa la femme » ! Je les crois capables d’évoquer l’essor du romantisme français en omettant la bataille d’Hernani. Je ne place pas Vadim parmi les divinités de mon panthéon cinématographique, mais j’ai tout de même assez vécu pour avoir vu ce que j’ai vu. Sans Vadim, qui l’a littéralement sculptée en la coiffant, maquillant, déshabillant, en lui apprenant l’assurance, sans cette métamorphose elle serait demeurée telle qu’on la voit dans ses premiers films : une jolie vendeuse de magasin. Au souvenir de son triomphe mondial[2], Et Dieu créa la femme fait même proférer, de ci, de là, à ceux qui n’étaient pas nés quelques sottises convenues sur la « libération sexuelle », dont Vadim n’a nullement planté la pancarte annonciatrice sur les épaules d’une BB à l’avant-garde de l’émancipation féminine. Il a lui-même suffisamment expliqué qu’il s’était contenté de prendre en compte un fait de société déjà bien installé et qui n’effarouchait que la Commission de censure et l’Office catholique du cinéma. J’avais un peu plus de vingt ans : je confirme. D’ailleurs, si le film avait réellement proposé une innovation sociétale transgressive, le public ne s’y serait pas précipité en foule. Son audace sensuelle n’était qu’une audace filmique par rapport aux habitudes filmiques d’alors, non par rapport aux mœurs. C’était aussi un puissant argument publicitaire. L’hédoniste Roger naviguait aux antipodes de la révolte. En 1959, me rapportant une anecdote d’alcôve, Fraigneau constatait, peut-être avec un brin d’exagération : « Aujourd’hui tout le monde couche avec tout le monde comme au XVIIIe siècle. » On ne se retrouvait pas au tribunal pour une plaisanterie un peu leste ni au ban de la société pour un clin d’œil dans l’échancrure d’un corsage. Brigitte Bardot était le contraire d’une féministe hargneuse et revendicatrice. C’était simplement une femme libre – et non pas « libérée » ‒ comme il y en a toujours eu ; une femme qui, dans une époque beaucoup moins coincée, timorée, pudibonde et hypocrite qu’en 2025, exprimait ce qu’elle ressentait avec la force et l’innocence merveilleuse des bêtes et des dieux.
Janvier 2026
Coup d’œil en arrière. 2026 ! Une fois n’est pas coutume : le poids des ans m’incite à me pencher un instant sur mon passé. Cela fait soixante-douze années que je rédige ce Journal. Je l’ai entamé en 1954, à dix-neuf ans. J’étudiais alors le dessin et la peinture dans un atelier à Montparnasse. J’entrais dans le monde culturel comme dans le fouillis de lianes d’une forêt tropicale où il fallait s’ouvrir un chemin à coups de machette. J’écrivais au crayon, afin de corriger plus facilement, sur n’importe quel bout de papier, dos de facture, feuillet d’agenda, que je serrais dans un dossier. C’est en 1963 que j’ai commencé à en publier des extraits dans une revue luxueuse et confidentielle, Ambassades, qui offrait la particularité de rémunérer généreusement ses rédacteurs ! J’avais donné à ma chronique un titre proustien : Plaisir des jours ; j’y devisais d’expositions et de films. Puis, en 66, André Bourin, le rédacteur en chef des Nouvelles littéraires, ayant accepté ma proposition d’organiser une grande page dévolue au petit écran, j’y glissai chaque semaine mes réflexions sur les programmes, ou des fragments de mes conversations avec des réalisateurs. Ce n’était que la superstructure visible du bateau dont la cale en même temps s’emplissait. Après la disparition de l’hebdo littéraire de Larousse, ces émergences s’interrompirent durant vingt ans, non sans que les feuilles volantes continuassent à épaissir mon dossier, étiqueté Pages de garde.
En 1996, sous le titre Feuilleton, je repris dans Valeurs Actuelles la publication de mes remarques, persiflages, indignations, critiques, jusqu’à mon départ. La Une, journal du groupe Entreprendre, les accueillirent au début des années 2000, définitivement intitulés Journal critique. Ce dernier migra ensuite, en 2005, dans l’éphémère Revue littéraire des Éditions Léo Scheer, puis je me laissai tenter par un nouveau support, comme un enfant par un jouet neuf : la « Toile ». Je devins « blogueur ». Enfin, en 2017, Christian Franchet d’Espèray me proposa de collaborer à La NRU. Je songeai aussitôt à ce vieux compagnon d’ébauches : mon Journal…