Mars (suite) à juin

Publié le par Michel Mourlet

 Mars (suite)

 

   Adieu Gabriela. La sculpteur et architecte roumaine Silva Gabriela Beju a été trouvée morte dans son lit. Elle habitait et travaillait à Paris, rue du Moulin de la Vierge, dans un bel atelier-studio avec un jardinet. Ses obsèques selon le rite orthodoxe ont eu lieu le 27 février. À mon regret de n’avoir pu y assister s’ajoute celui d’avoir perdu une amie chère et singulière. J’avais fait sa connaissance au milieu des années 70. Jean Parvulesco, autre Roumain non moins exceptionnel, avait tenu à me faire rencontrer cette gracieuse infante de porcelaine blanche, vêtue d’une robe aussi noire que ses cheveux, qui parlait d’une voix douce aux intonations chantantes, traînant sur certaines syllabes et faisant effort pour ne pas trop écorcher un français encore incertain. Elle devait avoir vingt-six ou vingt-sept ans. Elle logeait alors dans le Marais, à la Cité internationale des arts, cette résidence réservée aux artistes étrangers. J’ai oublié comment elle avait réussi à franchir le Rideau, fuyant la nuit rouge. Comme une autre de mes amies, tchèque celle-là, elle était stupéfiée que les deux tiers des intellectuels et des universitaires français, aveugles et sourds mais bruyants donneurs de leçons, fussent partisans du communisme stalinien, trotskiste, maoïste, castriste ou même albanais. (J’en ai connu un !) Après Matulu, organe de l’anti-Culture Officielle, j’allais bientôt arriver à Valeurs Actuelles, phare de l’anti-gauche. Nous ne pouvions que nous entendre.

  Je n’ai pas suivi tous les détours de sa riche carrière, mais je sais au moins qu’elle se divisait en deux activités principales. Diplômée d’architecture, elle participait à d’importants projets (au ministère de Bercy entre autres) et dispensait à des étudiants des Beaux-Arts des cours destinés à compléter leur formation. Le second volet répondait à sa vocation de sculpteur et plus généralement de plasticienne, éprise de matériaux nobles, la pierre, le marbre, la feuille d’or, maniant le maillet et le ciseau mais aussi le crayon et le pinceau avec une merveilleuse dextérité.  Les dernières années, elle avait entrepris de filmer toutes les rencontres et événements artistiques qui se présentaient à elle, constituant ainsi une vidéothèque où pourront puiser les chercheurs.

  j’ai retrouvé dans mes papiers un court texte que Gabriela m’avait demandé d’écrire, je ne me rappelle plus pourquoi, sans doute pour le catalogue d’une de ses expositions : « L’art de Silva Gabriela Beju est unique : elle a inventé la figuration non figurative. Ses sculptures sont plissées comme des étoffes, mais il n’y a ni étoffe, ni pli ; il s’agit bien plutôt d’apprivoiser la ride de l’ombre et le sourire de la lumière sur le grain précieux de la pierre, puis de planter le monolithe en sentinelle sur le parcours de notre esprit. Ses œuvres graphiques, dans un autre registre et avec d’autres instruments, nous jouent la même partition ou plus exactement le même tour, dont la magie nulle part ne s’épuise : ni aux cimaises, ni à notre mur, ni au hasard d’un livre. La ligne et la couleur s’épousent, s’organisent de loin en architecture de Piranèse, en paysage, en clair de lune. Approchez-vous : la représentation s’évanouit, mais le mystère de la précision suggestive demeure, telle la photographie d’une énigme. Faire de tous les mots d’un poème, disait Mallarmé, un mot nouveau, inouï. »

 

  PS : Je dis bien : « une sculpteur »et non « sculpteure » « sculptrice », « sculpteuse » ou « sculptoresse », comme j’ai pu lire « auteure », « autrice » et même « autoresse » selon la fantaisie de scripteurs indifférents à l’état de la langue et aux codes de la communication[1], fabricants sans scrupules de barbarismes, préoccupés seulement de s’accrocher à ce qu’ils croient le train en marche, c’est-à-dire au programme de la sapeure Camemberte, la grammairienne bien connue. Jusqu’à présent on disait couramment : une femme médecin, un écrivain femme ou une femme écrivain, formules un peu longues pour préciser le sexe de l’intéressée. Pour féminiser, autrement dit sexualiser un métier ou une fonction naturellement neutres (le neutre absent du français étant assuré par le masculin plus économe en désinence que le féminin), on peut, et si l’on peut on devrait, utiliser seulement la détermination du genre par l’article, comme dans « une enfant », la belle enfant », « Mme la substitut » ou par le pronom : « Elle est médecin ». L’élision de l’article défini, certes, pourrait engendrer une incertitude : « l’enfant », « l’écrivain », mais le contexte est toujours là pour la dissiper.  On s’abstiendra donc d’écrire « Une Telle est l’auteure (ou l’autrice) du scénario », ou toute autre monstruosité similaire, alors ‒ tout banalement ‒  qu’elle en est l’auteur...

                                                      v                                                                             

   Absolute tosh. Outre ses tirages sur papier : éditions nationale et européenne, le quotidien anglais The Guardian étale sur la Toile un des trois sites de presse les plus lus au monde avec le Daily Mail et le New York Times. Michel Marmin a l’obligeance de me signaler un article du Guardian brocardant l’abandon des chiffres romains dans l’affichage muséographique, notamment par le Musée Carnavalet, au motif que la graphie traditionnelle... peut opposer un obstacle à la compréhension des visiteurs.

   « Absolute tosh » : ainsi le chroniqueur du Guardian qualifie-t-il avec raison cette décision inepte. Elle ajoute son gag particulier au comique d’ensemble des réformes scripturales que tentent d’imposer quelques dévasté.e.s de la cafetière, pris au sérieux par les autorités puisqu’on les laisse errer en liberté dans nos rues. Le chroniqueur s’interroge : Louis 14, qui est-ce ? Un joueur de foot ? L’air de rien, il touche du doigt les deux raisons qui rendent tosh (à la fois blague idiote et non-sens) l’initiative carnavalesque : le nivellement mercantile par le bas, alors que la vocation d’un musée comme de tout instrument culturel est un appel vers le haut ; et l’évidence selon laquelle ceux qui ne comprennent pas ou ne cherchent pas à comprendre « Louis XIV » ne mettront jamais les pieds au Musée Carnavalet. Sauf peut-être si on le transforme en Temple du Football, et encore…

   Depuis toujours les Grands-Bretons observent avec une curiosité zoologique les Frenchies, peuplade imitative, criarde et chamailleuse qui ne cesse de leur offrir surprises et amusement. À la fin des années 90, j’avais relevé dans le bulletin de l’ambassade de Londres à Paris cette phrase typique de la perfide Albion : « Le Royal College of Art enseigne depuis 1837 le dessin industriel, cet art appliqué devenu design en français... » Ainsi nous voient les Anglais. Qui, doué de bon sens, pourrait leur donner tort ?

v    

   La passion Tavernier. C’est son film sans doute le plus méconnu et probablement le plus fort : la Passion Béatrice, qui me fournit le titre de cette oraison funèbre, une de plus, après tant d’autres disparitions de camarades et de belles amies. La passion de Bertrand pour le cinéma avait quelque chose d’unique par sa complétude : il connaissait, il va sans dire, tout de sa technique, mais aussi de son histoire, de ses œuvres, en particulier des répertoires français et américain, et aussi de la critique – si importante en France – que sa position médiane entre les trois tendances de nos jeunes années : Cahiers du cinéma, Positif et mac-mahonisme, lui permettait alors d’embrasser dans sa remuante diversité. L’ouvrage qu’il a cosigné avec Jean-Pierre Coursodon : Cinquante ans de cinéma américain, prend place avec le dictionnaire de Lourcelles au tout premier rang de la littérature encyclopédique du 7e Art.

   Nous partagions le même écœurement devant l’abaissement du niveau général. Je retrouve dans ma boite à courriels un de ses messages , daté de 2016 : « Se frotter à la culture, à l’érudition, à l’humour vous réconforte en ces temps d’ignorance revendiquée, assumée, où un adjoint à la culture peut déclarer qu’Éric Satie était un fainéant, ivrogne et communiste (!!!), où l’ex-patronne du Medef peut proclamer dans une tribune que les artistes, les écrivains qui gagnent des centaines de millions avec leurs livres ne procurent aucun travail autour d’eux (elle ne doit pas savoir qu’on imprime, relie, vend, distribue les livres)... »

   Nous nous étions croisés dès la fin des années 50 lors de projections, au Mac-Mahon, à la cinémathèque ou ailleurs, mais si ma mémoire ne me trahit pas, nous avons vraiment fait connaissance au début de  l’année 1965, à l’occasion de la sortie d’un numéro de Présence du cinéma où il avait publié un article de fond sur John Ford : « La chevauchée de Sganarelle ». Arrivé après la Nouvelle Vague, conforté par sa profonde intimité avec le cinéma américain, il avait été épargné par l’amateurisme des « Jeunes Turcs », leur désinvolture, leurs provocations publicitaires, et posait des yeux beaucoup plus sereins sur « le plus beau métier du monde », comme il disait. Signe qui ne trompe pas : ses films sont regardés de haut par toute une clique incompétente qui méprise aussi Sautet et croit encore que l’avenir du cinéma se trouve dans les collages de citations du Mépris et d’Alphaville. Rendez-vous dans cinquante ans, pour comparer ces soleils morts à la Vie et rien d’autre.

 

   Avril

 

   Les vertus de la mandragore. Lorsque Casanova décrit dans ses Mémoires certain stratagème d’apparence médicale auquel il a eu recours pour vaincre l’opiniâtre vertu d’une  belle, se souvient-il de la Mandragore de Machiavel ? Je me suis posé la question en regardant l’autre soir grâce au différé choisi (ce visionnage à la demande que les franglophones prognathes appellent replay) l’adaptation à l’écran (1965) par Lattuada de la première comédie de l’après-Moyen Âge, encore farce par le sujet mais déjà attentive, ô combien, aux subtiles richesses du langage et de la psychologie.

   Marié à la plus jolie femme de Florence, un notaire en mal de paternité se laisse persuader par un jeune séducteur déguisé en médecin que son épouse cessera d’être stérile si, ayant avalé une potion de mandragore, elle accorde ses faveurs – mortelles lors du premier contact – à une quelconque victime dont on se saisira au hasard dans la rue. La  victime, conseillée par un pique-assiette… machiavélique et secondée par un confesseur généreusement rétribué (Toto, magnifique de cupidité hypocrite), sera, on le devine, le faux médecin, grimé cette fois en vagabond. Le mari, variante anticipatrice du Cocu magnifique, attend son tour en se frottant les mains. Il est envoyé par le faux médecin-faux vagabond et précurseur du Dr Knock dans une lointaine station thermale pour y soigner une maladie imaginaire, pendant que le rusé rival, prenant sa place au foyer, poursuivra l’initiation de la jolie Florentine à des plaisirs que son nigaud d’époux n’avait su lui faire apprécier. 

   Délicieusement féroce, immoral et cynique, ce chef-d’œuvre de malice ne laisse dans l’ombre aucune des faiblesses humaines. Alberto Lattuada a enrobé à souhait la grivoiserie du ressort dans un érotisme d’autant plus suggestif que très éloigné des accouplements de quadrumanes qui ponctuent de leurs tressautements mécaniques nos films et téléfilms. Rappelons-nous le pouvoir sur nos aïeux d’une cheville découverte : les détours du désir n’ayant nul secret pour eux, ils réservaient les précisions de l’anatomie illustrée aux traités de médecine.  

v                                                                                                                                                                                                                                                 

   Droit-de-l’hommisme. Après m’en avoir dit grand bien, François Kasbi m’envoie en morceaux numérisés par son téléphone malin un article du Figaro, signé de Jacques Julliard : « Les droits de l’homme contre la démocratie ». Surmontant la difficulté visuelle de la lecture, je le parcours et réponds par retour :

 

   « Cher François,

  Vous avez raison de dire que Julliard creuse la question, ou plutôt en dessine les contours de manière plus vigoureuse et argumentée que d’autres. Mais le problème reste entier : que les minorités actives cherchent à imposer leur loi, c’est dans l’ordre des choses et il en a toujours été ainsi. Ce qui a changé, c’est l’absence d’autorité politique en face d’elles pour liquider leurs initiatives et remettre à leur niveau de nullité leurs revendications.  C’est la complicité de fait entre ceux qui exigent et ceux qui prétendent gouverner. Il ne suffit pas de décrire l’évolution d’une situation que tout un chacun observe aussi. Si cette évolution est mauvaise, on attend du médecin qu’il en diagnostique la cause réelle et apporte un remède, plutôt que des lamentations. La cause, c’est l’absence de vision et de volonté des politiciens, leur frousse permanente, leur unique et taraudant souci d’occuper les places et de durer ; le remède, c’est de les virer et de changer de braquet comme a su le faire De Gaulle en 58. Quoique moins traumatisante que la crise algérienne, la crise covidienne pourrait servir à cela.

   Concernant la vaccination : J*** a pris RV pour mardi. Moi, j’attends le vaccin russe, qu’on nous empêche d’utiliser pour faire le beau, patte levée, devant le maître américain. »

   Mon correspondant m’objecte alors que ce sont les réseaux sociaux qui désarment l’autorité : il s’agirait d’un phénomène relevant plus de l’anthropologie que de la politique. Je réponds :

   « Tout ce qui est humain est « anthropologique » et la politique existe pour ordonner l’humain. L’anthropologique sans politique, c’est simplement l’anarchie, qui se termine toujours par la dictature de quelques-uns. Les réseaux sociaux sont un phénomène comme les autres et doivent se gouverner comme les autres. Si notre forme de gouvernement s’en révélait incapable, il faudrait changer de forme de gouvernement. Mais ce n’est pas tant l’outil qui est inadapté que ceux qui prétendent s’en servir. Le reste est littérature, cheveux en quatre et bouts de ficelle. Nihil novi sub sole. »

   En post-scriptum j’aurais pu ajouter qu’il ne s’agit pas de censurer les réseaux sociaux, espace de liberté d’expression (les crétins aussi ont droit à la parole), mais d’étouffer dans l’œuf tout désordre de rue qui pourrait en sortir.

v  

« C’est à ça qu’on les reconnaît. » Ils osent tout, disait Audiard. Je m’étais extasié il y a quelques mois devant le titre d’un certain roman, titre copié sans vergogne sur l’un des ouvrages phares des « années folles » : la Garçonne. J’avais même suggéré aux auteurs en quête de droits de dérober à Dumas « les Trois Mousquetaires » pour en coiffer quelque résidu d’imprimerie façonné à l’ordinateur comme on en fabrique à présent. Qui pourrait s’en offusquer alors que dans cinquante ans un lexique sera indispensable aux jeunes habitants des « territoires », comme ils disent, jadis appelés Gaule, puis France, pour traduire en franglobish les aventures de d’Artagnan ? Or je viens – avec un peu de retard  – d’en apprendre une meilleure.

   Cette fois, la victime en est Barrès en personne. Barrès, l’écrivain qui a fasciné Proust, Montherlant, Mauriac, Bernanos, Malraux, Fraigneau, Dupré, Aragon, combien d’autres, sans oublier De Gaulle… Barrès, que tant de minuscules personnages voudraient faire oublier et qui ne cesse pourtant de ressurgir, puisqu’il se dresse à l’épicentre d’à peu près toutes les questions qui convulsent notre temps. Eh bien, le titre de son roman peut-être le plus captivant, sans doute le plus connu et sûrement le plus actuel, les Déracinés, a été « emprunté » pour orner une bande dessinée, elle-même issue d’une histoire de juifs errants ! Si l’histoire en question, je n’en doute pas, a toutes les raisons d’émouvoir, comment qualifier toutefois le détournement qui l’entache de manière indélébile ? (Au surplus, l’extension à l’être humain du sens figuré de « déraciner », auparavant réservé aux choses, date sauf erreur du roman de Barrès cf. le Grand Robert : circonstance qui aggrave encore la faute.)

 

   Mai

 

   Sur trois visages de Vénus. Vu le film de Milos Forman les Fantômes de Goya. Par capillarité d’idées, je me suis demandé pourquoi Malraux avait baptisé « première Vénus du néant » l’Olympia de Manet, et non la Maja desnuda du peintre de croqueur d’enfant. Cette dernière en effet est largement aussi réaliste, et encore plus dépourvue des alibis traditionnels de la nudité que la courtisane de Manet.

   D’autre part, et compte non tenu de l’orientation des corps, ni de l’arrière-plan (neutre dans Goya), ni de la volonté de Manet de pasticher Titien pour marquer sa différence, la parenté des trois toiles : la Vénus d’Urbino de Titien, la Maja desnuda et Olympia saute aux yeux. Seuls diffèrent essentiellement les visages et c’est sur l’expression des visages que doit porter surtout l’analyse.

   Celui qu’a peint Titien est encore empreint d’une supériorité détachée, comme surhumaine, indifférente aux passions, transcendante, divinisée. C’est bien, dans l’ordre des arts plastiques, « l’Irréel » défini successeur du sacré par l’auteur de la Métamorphose des dieux. Le visage de la Maja au contraire est trouble et troublant, avec son esquisse narquoise de sourire, l’audace de l’œillade qui n’hésite pas à provoquer le voyeur (le peintre ou le spectateur du tableau) et semble une invite discrète. Quant au visage d’Olympia, il est aussi froid et fermé que celui d’Isabelle Huppert dans la Dame aux camélias de Bolognini… dame qui, ne l’oublions pas, exerçait le même métier. Alors que la Maja affiche une humanité « trop humaine » à la limite de la lubricité, ce serait donc cette inhumanité glacée, au-delà du désespoir, de la courtisane revenue de tout et comme pénétrée de l’absurdité de tout qui a conduit Malraux à la consacrer « première Vénus du néant »...

v                       

   De l’inutilité des « chambres d’enregistrement ». Comme le beaujolais nouveau le « Petit Larousse » est salué à chacune de ses nouvelles éditions : on (la radio, la télévision) y découvre avec gourmandise les entrées inédites. Cette année, parmi d’autres du même acabit, j’ai retenu click and connect et la latitude laissée au locuteur d’attribuer au mot « covid » le genre qu’il voudra. On mesurera l’utilité d’un dictionnaire qui se contente d’enregistrer tout ce qui se présente, bon ou mauvais, barbarismes, anglicismes paresseux, patronymes d’histrions promis aux oubliettes six mois après leur mort, fantasmes grammaticaux, vocables argotiques des banlieues ou des préaux d’école caducs dans deux ans. Et on imagine l’effarement du père fondateur, Pierre Larousse, l’auteur de cet extraordinaire hommage à toutes les connaissances humaines qu’est la préface à son magnum opus, s’il voyait son nom cautionner ce ramasse-miettes de toutes les ignorances du moment.

v                 

    Une fête de l’intelligence. Reçu de Gallimard les actes d’un colloque organisé dans le cadre des Entretiens de la Fondation des Treilles, sur le thème : « Les auteurs de la première NRF au miroir de leurs correspondances ». L’ouvrage s’intitule Un Monde de lettres, joli jeu de mots entre littérature et enveloppes timbrées. L’un des artisans de ce recueil est Robert Kopp, dont j’ai déjà vanté les mérites dans ce Journal. « La NRF, écrit-il, aura offert à l’intelligence l’une de ses plus grandes fêtes. » Y ayant porté mes pas, Je puis témoigner qu’au temps de Paulhan et de Jean Grosjean, c’était encore vrai.

   Ce gros volume de 512 pages nous informe de l’histoire ainsi que des coulisses de la revue – coulisses, aussi, de la vie culturelle d’alors et, secondement, du regard posé par des intellectuels d’aujourd’hui (Stéphane Guégan face à Drieu, par exemple) sur cette époque littéraire et ses acteurs. L’objet lui-même, les correspondances-miroirs qui le reflètent et la réception de l’ensemble, quoique d’un intérêt par définition inégal, retiennent la même attention. L’avant-propos de Robert Kopp éclaire ce gisement qui restait à exploiter, et dont aucun historien ne pourra plus désormais faire l’économie.

 

   Juin

                                                                                                                    

  Les Maux de la langue : le purisme amateur. Il n’y a pas seulement le cancer de l’anglicisation, les barbarismes débiles des féministes, l’appauvrissement du vocabulaire. Un danger inattendu, paradoxal, guette notre appareil de communication le plus perfectionné et le plus fragile : le purisme amateur. C’est une sorte de manie. Elle affecte certains de nos compatriotes qui se croient dépositaires d’une grammaire infuse les autorisant à édicter des règles imaginaires et à dénoncer des abus d’usage avéré chez les plus parfaits stylistes. Cette manie est dangereuse parce qu’elle  contribue grandement à stéréotyper l’image des défenseurs de la langue : des pédants tatillons, rétrogrades, de surcroît mal informés. De l’image  des défenseurs on passe à la défense, entreprise ringarde, daubée par de savants linguistes qui professent ex cathedra que les langues, de toujours, ont évolué. (Peu leur chaut vers quelle disparition à la gauloise, ni que dans cinquante ans il faille un dictionnaire pour déchiffrer les Misérables, alors qu’aujourd’hui nous avons le bonheur d’entendre encore Racine tel quel.)

   Ces réflexions viennent naturellement à l’esprit lorsque dans la tribune des lecteurs de Défense de la langue française, revue que je révère et à laquelle un lien fort m’attache, l’un d’eux reproche aux travailleurs du micro – qui ne le sont pas toujours du chapeau – de parler des « chances » de passer sous une voiture, ou d’attraper la covid. Et ce lecteur d’ajouter : « Confondre chances et probabilités a quelque chose de renversant et donne à croire que tout un chacun joue sa vie aux dés. »

  Eh bien oui  !, c’est exactement de cela qu’il s’agit. « Chance », qui vient de « choir » comme « échéance » a désigné d’abord le hasard qui fait tomber les dés. Son acception optimiste au singulier comme antonyme de « risque » est une dérivation ultérieure, qui au demeurant n’est pas sans exception puisqu’on parle encore de chance bonne ou mauvaise, de chance qui tourne, de la chance des armes, c’est-à-dire de leur sort. Quant au pluriel, il a conservé au fil des siècles toute sa charge de hasard, et son obéissance au calcul des probabilités. Mille citations peuvent venir à l’appui. En voici une, obligeamment fournie par le Robert, qui l’emprunte à Chateaubriand : « Il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l’ami que l’on quitte : notre mort ou la sienne. » Ces chances actuellement restent à la merci d’un cornet dont le virus et ses variants sont les dés.

 

   PS : Notant au passage chaque nouvel emploi d’« acter », vieux terme juridique passé par l’anglais et détourné pour pallier la perte des termes usuels correspondants, j’ai entendu sur France Info un spécialiste du marché immobilier expliquer que celui-ci n ‘avait nullement souffert de la crise sanitaire, vu le nombre de transactions actées en 2020. « Acter » remplace donc aussi « conclure », « signer », « mener à terme », ou simplement « effectuer ».

 Ce "Journal critique" a été publié également dans le n° 64  de la Nouvelle Revue Universelle.  lanouvelle revueuniverselle@gmail.com

 

[1] Communication avec le présent, mais aussi avec le passé et l’avenir.

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