Septembre à décembre 2020

Publié le par Michel Mourlet

 

Septembre

La filière du « bois d’ébène ». Je lis avec un peu de retard le chapitre du « roman de l’été » de Valeurs Actuelles consacré à Mme Danièle Obomo et qui a déclenché le tollé que l’on sait. J’ai beau le lire et le relire : je n’y trouve, concernant cette dame, sa réputation, son apparence physique, son intelligence, sa morale, sa dignité, pas un mot de nature à égratigner l’épiderme le plus sensible, quelle qu’en soit la couleur. Une ombre d’ironie, parfois, rappelle ses positions idéologiques, mais rien qui porte atteinte ni à sa personne, ni à sa fonction. Peut-on s’offusquer d’être placé fictivement dans une situation inconfortable, dangereuse, pouvant aller jusqu’à la souffrance, voire au martyre ? Y a-t-il en cela la moindre désobligeance ? Si, pris d’une fantaisie romanesque, je fais gravir le Golgotha à M. Mélenchon , va-t-il m’intenter un procès ? Si un Antonello de Messine saisi par le tournis avait le bon ou le mauvais goût de me représenter en saint Sébastien percé de flèches, je vous le dis tout net :j’en serais plus flatté que mécontent ! Pourtant c’est à peu près ce qui arrive à Mme Obomo, enchaînée dans le feuilleton de Valeurs.

Alors ? Faut-il penser que le fléchissement, avéré selon certains chercheurs, du Q.I. moyen en Occident, affecte en premier lieu le personnel politique et médiatique français ? Réfléchissons une seconde. Le chien de Pavlov n’aboie pas seulement par réflexe conditionné. Avançons, de ce hourvari, une explication moins vexante et plus assurée. Le ou les auteurs du chapitre en cause ont commis un grand péché : ôter sa feuille de vigne à une réalité historique occultée, à savoir que l’esclavage et son commerce sont pratiques africaines aussi ancestrales que l’anthropophagie, l’excision ou la médecine des sorciers. Pourquoi le pénitent Blanc continuerait-il à serrer sa haire avec sa discipline, à se flageller, s’agenouiller, s’humilier, se repentir, si on lui montre toute nue la vérité de l’Afrique d’avant la colonisation (et même un peu après) ? Et surtout, surtout ! faute impardonnable : risquer de déplaire à un milliard de consommateurs et de fournisseurs de matières premières !

Ne perdez jamais de vue, mes bien chers frères et sœurs, cette précieuse rondelle qui brille en l’ostensoir de la nouvelle Église, légitime ses dogmes, impose sa morale, ses rites et ses fulminations : le Saint Dollar.

Bienséance républicaine. Cocasserie de l’expression choisie par le nouveau premier ministre pour recommander une tenue vestimentaire convenable aux adolescentes, qui se rendent à l’école nombril à l’air, jupe au ras des fesses, les ongles colorés en vert ou en bleu, fardées comme des hétaïres après quoi l’opinion s’indigne que, de plus en plus nombreuses, elles soient pelotées dans le métro, violées dans les sous-sols, assassinées par les maniaques qu’elles affriolent. Il semble que non seulement toute notion d’autorité, mais encore de bienséance élémentaire aient déserté la peau de chagrin qui sert de matière cérébrale à leurs parents. Il est vrai que depuis fort longtemps pour être plus précis : depuis que les délires de Rousseau ont supplanté la lucidité de Rivarol on a oublié que les règles de la vie sociale sont un léger nuage de laque déposé par 10 % de civilisés sur le pelage hirsute de 90 % de sauvages. (Dix pour cent ! Je ne vous savais pas si optimiste, grommelle derrière mon épaule le fantôme de Léautaud.) M. Castex, donc, hésitant entre « décente », « convenable », « appropriée », a souhaitéune tenue « républicaine ». (On entrevoit vaguement un casque à crinière.) Une tenue républicaine pour la gamine de quatorze ans qui rejoint sa classe avec une seule idée en tête : piquer à sa copine le blondinet à qui on vient d’offrir un scooter ! Ce postulat farfelu selon lequel l’adjectif « républicain » posséderait une valeur absolue, universelle, quasiment divine, pouvant remplacer toutes les autres et résoudre tous les problèmes m’a aussitôt fait penser à la scène mémorable où La Fayette et Louis-Philippe d’Orléans, lieutenant général du royaume, se donnent l’accolade sur le balcon de l’Hôtel de Ville, le 31 juillet 1830 ; scène ainsi commentée par le vieux marquis : « Voilà ce que nous avons pu faire de plus républicain ! » Déjà le mot magique...

Octobre

Les grandes causes des écolos. Après l’abolition du sapin de Noël et la condamnation du Tour de France, et en attendant de faire remonter la mer jusqu’au boulevard Saint-Michel (solution bien meilleure pour la planète que de prolonger le boulevard jusqu’à la mer comme le réclamait Ferdinand Lop), les écologistes déposent un projet de loi pour accorder le droit de vote à seize ans. J’applaudis à cette excellente idée. D’abord, on remarquera que les deux pays d’avant-garde, Autriche et Brésil. qui ont déjà imposé cette réforme ont obtenu d’appréciables résultats. Il semble que ce soit un moyen commode de faire parvenir les droites extrêmes au gouvernement. Puis, quelle manière plus convaincante de démontrer l’inanité du suffrage universel que d’y faire entrer le plus grand nombre possible d’électeurs incompétents ? Moins on a l’expérience de la vie, plus on ignore l’Histoire, la complexité de l’organisation sociale, le fil d’équilibriste des relations internationales, les séculaires appétits géopolitiques, les lois économiques ou tout simplement, comme je le disais plus haut, la sauvagerie de la bête aux aguets sous le vernis fragile des civilisations, et plus le bulletin qui tombe dans l’urne ressemble à la petite boule sur le plateau de la roulette.

C’est pourquoi ce projet de loi a quelque chance d’aboutir. Il devrait plaire à beaucoup. Persuader aux naïfs que l’extension du suffrage va dans le sens du Progrès, rien ne pourrait mieux servir le dessein des cyniques visant à confisquer la totalité du pouvoir. Remplacer la réflexion politique par le calcul des probabilités, voilà l’idéal. Il se réaliserait complètement si le droit de vote était étendu à la menotte innocente du nourrisson, dès lors qu’il se révèle capable de saisir un bout de papier et de le glisser dans une fente. Militons, chers écolos, militons pour un suffrage vraiment universel et, comme vous dites, citoyen : à partir de l’âge de six mois. Il n’y a qu’un hic : l’abstention. Plus on est jeune, moins on s’intéresse à la politique, considérée comme divertissement du troisième âge. « Hitler, connais pas. » Abaisser l’âge du vote pour diminuer l’abstention (je l’ai entendu), c’est comme rétrécir le temps de travail pour résorber le chômage. C’est l’arithmétique de la gauche. Mais après tout, quelle importance ? Le vrai pouvoir est ailleurs. Et quand, de temps à autre, ce vrai pouvoir fait semblant de consulter le populaire, et que le populaire vote mal, il suffit de relancer la petite boule.

Élection américaine. Les sondages biaisés par la crainte du qu’en dira-t-on, les parlottes de trottoir à micro tendu qui tombent pile-poil sur deux bobos, un militant antiraciste et le travesti du quartier, les reportages qui vibrent sourdement d’espérance, mais rétablissent l’équilibre par un léger doute sur les résultats, les savantes analyses des spécialistes de l’âme américaine aux boussoles toutes bloquées en direction du même pôle... Cette unanimité autour de la future défaite de Trump, dont on se demande si elle vise seulement à intoxiquer le public ou en même temps à se persuader soi-même, cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? Mais oui, bien sûr : l’avant-Brexit ! « Le journalisme vit de répétition », disait un grand patron de presse que j’ai bien connu. Tout cela nous inviterait presque à prophétiser la défaite de Biden, si nous n’étions convaincus que du loto du suffrage n’importe quoi peut sortir : aussi bien sa victoire. En attendant Biden, ou Trump, ou Godot, la malchance qui me poursuit veut que je cherche en vain dans les médias qu’il m’arrive d’écouter, radio et télévision, la question qui importe le plus aux Français, à vrai dire la seule : au vu de leurs actions passées, de leur profil psychologique, de leur programme, lequel des deux candidats serait le moins nuisible aux intérêts de la France ? À neuf semaines du scrutin, j’ose espérer qu’elle a tout de même été posée ailleurs que dans mon discret recueil de ronchonnades

Les litanies de la lâcheté. L’assassinat du professeur Samuel Paty va déclencher une vague d’indignation. M. Darmanin va bomber son petit torse. M. Micromacron va promettre d’intensifier la lutte contre le « séparatisme » (mot emprunté au Général). Des « marches blanches » comparables aux prestations des pleureuses dans le monde antique vont s’organiser dans les grandes villes. Une censure va peut-être tenter de s’en prendre aux « réseaux sociaux », sans risques et sans résultat : le terrorisme fonctionnait très bien avant Facebook ; même si, par impossible, on les rayait de la Toile, la disparition de ces réseaux ne l’empêcherait pas de multiplier les massacres. Seule différence : ôtant aux criminels une part de leur visibilité, on priverait la police d’un champ fructueux d’investigation.

Toutes ces belles résolutions une fois proclamées et quelques imams congédiés (mais qui reviendront illico avec une autre barbe), les ligues de défense des droits de l’assassin et du tire-laine vont protester, les tribunaux leur donner raison, les soixante-huitards hors service du Conseil constitutionnel vont retoquer une ou deux mesurettes prises dans l’affolement, les « réfugiés politiques » (sic) vont continuer à être accueillis à bras ouverts, nourris, logés et financés, les trublions fichés ou déjà condamnés vont comme auparavant se promener tranquillement dans nos rues le coupe-coupe sous le bras, les flics se retrancher dans leurs commissariats bombardés, les parlementaires s’abriter derrière leur démocratie tombée en quenouille et le mouton-consommateur, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone, poursuivre en bêlant sa marche vers l’abattoir.

Et pas un, je dis bien : pas un responsable de l’ordre public, tremblant pour sa réputation bien-pensante, ne va s’interroger : en cette période de trouble analogue à tant d’autres de notre histoire, qu’aurait fait le Général, qu’aurait fait Clemenceau,  que ferait un véritable homme d’État, c’est-à-dire, d’abord et surtout, un homme de caractère, un homme qui n’a pas peur de son ombre ni des froncements de sourcils des pères-la-vertu ? Face à ce qu’est redevenu notre personnel politique, digne héritier de la IVe République, le « quarteron de généraux » aurait pris le pouvoir en vingt-quatre heures.

Leur riposte. Il y a une semaine le lieu de l’abattage était l’école publique, aujourd’hui une basilique à Nice, demain un marché, une gare, un autobus. Seul le confinement limitera peut-être les occasions mais non la détermination des assassins (mot qui nous vient des Arabes, comme chacun sait). Tout ce que le gouvernement a imaginé comme riposte est le redéploiement habituel de quelques milliers d’hommes en armes dans quelques endroits dont s’écarteront prudemment les terroristes, ayant le champ libre partout ailleurs. Traitant les effets, non les causes, ainsi fonctionne le « Plan Vigipirate » dont l’appellation et l’utilité font penser à un jeu scout.

Accessoires de ce film d’épouvante qui concurrence avantageusement la série des Halloween : un Coran et un couteau ; personnages : un boucher halal et des citoyens qui apprennent à bêler de concert qu’on ne doit pas faire d’amalgame ni se laisser gagner par la haine et l’esprit de vengeance, et surtout qu’il faut s’en remettre à ceux qui ont été désignés pour garantir l’ordre public et la liberté des citoyens, avec les résultats que l’on sait. En bref, à qui l’on conseille de continuer à tendre le col et à organiser des pleurnicheries collectives, meilleur rempart contre la barbarie.

Curieusement, nous commençons quand même à entendre un autre son de cloche, et qui ne tinte pas des clochers de la droite extrême. Coup sur coup, des déclarations émanant de responsables « L.R. » : MM. Peltier, Ciotti, ont exprimé ce qu’un élémentaire bon sens souffle à quiconque n’est pas branché sur la machine à décerveler  : « Vous dites que nous sommes en guerre, mais on ne fait pas la guerre avec les moyens de la paix. » Médusé, j’ai même écouté pendant cinq minutes sur TF1, en plein J.T. de 20 h, M. Estrosi tenir des propos (toutes les libertés ne méritent pas d’être également défendues, appel aux lois d’exception, etc.) si séditieux que M. Bouleau sur des charbons ardents a même tenté de l’interrompre sur la fin.

L’heure devait soudain leur paraître bien grave pour qu’au bout de tant d’années de carnage, tant d’années aussi de compagnonnage avec la gauche dans le masochisme et la culture de l’impuissance, trois ou quatre voix s’élèvent enfin pour amorcer timidement un retour à la lucidité. La sécurité des Français sera-t-elle le cheval de cirque sur lequel notre bonne vieille fausse droite, dissimulant ses flasques appâts sous un maillot à paillettes, va tenter de se remettre en selle... debout sur une jambe, agitant l’autre pour écarter le diable populiste ?

PS : Sur France Médrano, je viens d’entendre un célèbre clown transformiste hispano-français, apprécié pour ses coups de menton, rappeler de sa belle voix mâle à l’assurance impérieuse et aux sonorités profondes que la France est en guerre et qu’on ne doit pas craindre de désigner l’ennemi. Il croit que nous la gagnerons, cette guerre, mais ajoute quen attendant nous devons vivre avec et l’accepter. S’en remettre à une croyance pour mener un combat dont on accepte l’horreur et les règles fixées par l’ennemi, en clair : se laisser égorger selon les dispositions conjointes de l’islamisme et de l’état de droit, n’est-ce pas là le langage viril et protecteur d’un homme d’État ? Qui ne reconnaîtrait en ce lion l’héritier loyal d’un autre fauve redoutable : M. Hollande ?

Novembre

La bêtise et le rire. Je chantonnais « Ah ! Les p’tits pois, les p’tits pois, les p’tits pois / C’est un légume bien tendre... » Tiens !, s’exclama une de mes jeunes cousines qui déjeunait chez nous ce jour-là, qu’est-ce que c’est, cette chanson idiote ?

Je me fendis d’un cours sur les refrains à la mode entre 1890 et 1939 : certains, cueillis sur la bouche de ma mère quand elle me faisait sauter sur ses genoux ; d’autres, entendus à la radio ou dans des émissions télé de Jean-Christophe Averty. Et puis, comme dirait mon ami Dumby, la chair n’est pas si triste et j’ai lu quelques livres. J’ai écouté aussi quelques vieux disques. Georgius, Ouvrard, Fernandel, le fameux Dranem… Le Lycée Papillon, J’ai la rate qui s’dilate, Sur le bi sur le banc sur le bi du bout du banc, Ignace, le Trou de mon quai. J’expliquai non sans peine à ma cousine que tout un pan de la chanson française, transposition dans le mode caf’conc’ des calembredaines d’Alphonse Allais et de la logique de Jarry, avait occupé les scènes françaises pendant un demi-siècle avec des textes balançant entre l’ineptie et le non-sens. Le dernier de la liste, Bourvil (« J’ai vu tes yeux de braise au pied d’une meule de foin ») avait même sauté par-dessus la guerre et prolongé à lui tout seul le demi-siècle en question d’une dizaine d’années. Qu’ils fussent prolos, troupiers, bourgeois, érotomanes, pucelles apeurées, apaches, péquenots dans le purin, écoliers aux longues oreilles d’âne, aucune catégorie sociale, aucun trait psychologique saillant n’échappait à sa propre bêtise célébrée en majesté, se trémoussant sur les planches, coiffée d’un petit chapeau.

Et, soit qu’ils s’en considérassent épargnés, soit, plus délectable encore, qu’ils s’y reconnussent, les auditeurs, les spectateurs se tordaient de rire, car la bêtise était encore identifiable et nettement désignée par ceux-là même qui s’y plongeaient avec délice jusqu’au cou.

Puis, de manière insensible, quelque chose changea dans la société française, naguère la plus fine, ironique et spirituelle du monde. Une nouvelle bêtise probablement venue d’ailleurs comme beaucoup de nos progrès, une bêtise d’abord rampante, gluante, translucide, presque invisible à l’oeil nu s’y coulait doucement, surtout dans le discours politico-journalistique, lequel conduit les idées, infléchit le vocabulaire et les mentalités. On commença de disserter avec gravité des choses les plus niaises concernant l’éducation, la fessée parentale, la mixité sociale, la féminisation de la syntaxe, le mariage à la Le Luron-Coluche, l’ouverture des frontières, la démocratie en Afrique, mille autres fariboles qui bientôt tombèrent dans le domaine public et s’inscrivirent en lettres lumineuses dans la loi. Une fois acquise cette ascension solaire de la bêtise au ciel de la République, quel irresponsable s’arrogerait le droit de rire en écoutant « On n’est pas des imbéciles / On a même de l’instruction / Au Lycée Papa, au Lycée Papille, au Lycée Papillon ! » D’abord, on ne doit plus vexer personne. De quel droit railler ce qui constitue à peu près le bagage de nos lycéens (« Vercingétorix, né sous Louis-Philippe / Battit les Chinois un soir à Roncevaux »), dont le pourcentage de réussite à l’examen surpasse les scrutins des feues « démocraties populaires » ? C’est à peine si quelques réprouvés aperçoivent dans la brouette de l’actualité l’énorme charge de sottise et d’inculture portée par les exigences grammaticales d’une poignée d’hystériques.

Je n’eus guère de peine à le prouver à ma cousine, entre le fromage et la poire : les paroles de beaucoup de chansons actuelles ne sont pas moins stupides que celles des Petits Pois. Mais elles le sont involontairement et cela change tout. Au lieu de faire glousser Gavroche, elles font sangloter Mimi Pinson.

Décembre

Les maux de la langue : « acter » (suite). Dans notre numéro 59, je m’étais aventuré à prédire que le vieux terme juridique « acter », mis depuis quelque temps à toutes les sauces radiophoniques et télévisuelles pour signifier, de la part d’une instance officielle, « entériner », « promulguer », « ratifier », « légaliser », « exécuter », « actionner », « réaliser », ne tarderait pas à s’ouvrir à des acceptions voisines. Eh bien (que l’on commence un peu partout à orthographier « et bien » !), c’est chose faite : par deux fois je viens d’entendre cet indigent « acter » se substituer à « mettre en œuvre » des dispositifs d’ordre privé Le drame est que l’appauvrissement du vocabulaire médiatique s’étend comme une lèpre sur toute la population à l’écoute. J’espère vivre assez longtemps pour entendre un de mes voisins m’expliquer comment il a acté l’arrosage automatique de sa pelouse ou la dernière application de Google.

Il faut faire la chasse à « acter » comme il faut jeter à l’égoût « drastique », terme médical d’étymologie grecque venu d’abord de l’allemand puis de l’anglais et qui, grotesquement scatologique, a supplanté le terme juste : « draconien ». Lorsqu’il parle de « mesures drastiques », l’oiseau perché sur son microphone ou picorant son clavier pourrait aussi bien les qualifier de « fortement laxatives ». S’il jetait un coup d’œil au Grand Robert, il apprendrait que « drastique » en français « se dit des purgatifs énergiques » et ne signifie que cela.

Dans le patois de la médiasphère, on entend aussi de plus en plus souvent « conséquent » au sens de « considérable », faute grossière jadis réservée aux couches linguistiquement les plus défavorisées de la population. Pour ceux de mes lecteurs que la question intéresse, je prends la liberté de leur signaler le prochain numéro de la revue Défense de la langue française, où je traiterai de cette importante question dans une nouvelle rubrique : « Barbarismes à la mode ».

L’éclectisme de Michel Marmin. La littérature inspirée par le Septième Art, autrefois si riche qu’elle pourrait occuper à elle seule tous les rayons d’une bibliothèque d’érudit, se porte moins bien aujourd’hui . La cause : il existe de moins en moins de cinéphiles au sens authentique du mot, de curieux de l’histoire du cinéma, de ses écoles esthétiques et critiques ou même animés par le simple désir de visiter des œuvres ou des créateurs hors des circuits piétinés. Tant bien que mal, pourtant, il s’édite encore des livres de cinéma. Je viens d’en recevoir deux et, par chance, d’excellente facture. Le premier, Cinéphilie vagabonde (Éditions P.-G. de Roux), est signé de Michel Marmin. Il rassemble par ordre alphabétique ses chroniques des vingt dernières années consacrées à des films et des cinéastes, principalement dans le magazine Éléments mais aussi dans Le Spectacle du monde et même Lvr’Arbitres, ainsi que la confidentielle et éphémère revue Contrelittérature d’Alain Santacreu. Quelques traces de son mémorable séjour au Figaro complètent l’ensemble, extrêmement plaisant et qui fouette l’intelligence. Marmin, que je connais depuis plus de cinquante ans, est un cas singulier d’hétérodoxie esthétique. Serrant ensemble dans ses bras Walsh et Ferreri, Fraigneau et Robbe-Grillet, il réunit dans ses goûts et ses admirations tant d’éléments disparates et contradictoires qu’un amateur de cohérence pourrait au premier abord le taxer ou bien d’engouements légers, ou bien d’une forme particulière de dédoublement de la personnalité circonscrite aux arts et lettres. Je puis assurer qu’il n’en est rien. Ni pathologique, ni écervelé, son éclectisme tient à une étonnante empathie pour les œuvres, qu’il absorbe comme une éponge, dont il savoure les sucs, parfois incompatibles pour des papilles normalement constituées, sans en être lui-même substantiellement affecté. À le lire, on se sent par instant devenir Staline en plus psychorigide (ce qu’on est peut-être au fond), à tout le moins doté de l’infaillibilité pontificale d’André Breton, et l’instant d’après, disposé à reconnaître que tout le monde a raison (ou tort) à la fois. Secret de médecine : la lecture de Michel Marmin combat l’ankylose.

De l’Usine Lumière aux Trois Masques. Le second livre, collectif, a été composé à l’initiative de Christophe Fouchet qui en signe l’introduction. Présenté sous les espèces d’un numéro de la revue Zoom arrière, mais revue de 312 pages, il s’intitule Cinéma muet français et entend combler une lacune. La première partie, muette, de notre production nationale reste pour la plupart des connaisseurs, voire des spécialistes, un grand trou noir d’où émergent quelques titres et quelques noms, toujours les mêmes : Gance, la Jeanne de Dreyer, Feuillade, L’Herbier, Max Linder, la Coquille et le Clergyman… Pourtant, cet ouvrage le prouve, entre la Sortie de l’Usine Lumière à Lyon et les Trois Masques d’André Hugon, premier film parlant français, un catalogue extrêmement riche et varié s’offre à la curiosité, parfois à l’admiration des explorateurs. Je ne chicanerai Fouchet que sur un point, mais de conséquence. Il conteste l’idée que le muet fut un infirme provisoire en attente de la parole ; il lui confère le statut d’art complet obéissant à ses propres lois, analogues à celles des arts millénaires. Ce n’est vrai, selon moi, que pour la part du muet la moins supportable aujourd’hui : les divers expressionnismes emphatiques et grimaçants, la panoplie des truquages et manipulations optiques ; cette part qui répudie le réalisme impliqué par la saisie photographique des événements de l’univers pour y superposer une allégeance, inappropriée et qui nous fait souffrir, aux moyens indirects des autres arts, dans l’inconscience de sa rupture bouleversante avec l’appareil de signes, conventions, déformations, métaphores, certes indispensables à la musique de scène d’Euripide comme aux livrets de Wagner, au Boeuf écorché comme à la Vache Monsavon, mais qui brouille, opacifie le regard froid de la caméra.

 

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