Novembre 2019 (suite) à février 2020

Publié le par Michel Mourlet

Ce Journal critique a été publié dans le n° 59 de la Nouvelle Revue Universelle.

Novembre (suite)

Le Salut citoyen. J’ignore si le dernier film de Polanski est bon ou mauvais, je ne l’ai pas vu. Mais j’applaudis des deux mains à l’excellence de sa promotion. Rien n’aurait mieux servi sa réussite commerciale, et sans débours d’un centime, que le déchaînement des Érinyes aux ailes bourdonnantes décrétant son boycottage, relayées par des idiots (et surtout des idiotes) utiles, comme on dit. Une semaine après sa sortie en salles, J’accuse totalise 501 228 entrées, soit une des meilleures performances enregistrées dans ce laps de temps. J’en connais quelques-uns qui doivent rire dans leur barbe et se préparer à d’autres campagnes publicitaires du même acabit.

Les Inquisitions, les interdits et les tabous varient avec les époques, mais l’odeur du sang des artistes et des écrivains est toujours aussi alléchante. Fêtons, mes amis, fêtons le retour du puritanisme victorien ! Applaudie par une presse-purée qui malaxe ensemble les arts et les faits divers, aussi éclairée qu’au temps du calvaire d’Oscar Wilde ce joli temps de l’acharnement judiciaire contre Verlaine à Bruxelles sous l’impulsion de procureurs auprès de qui Ernest Pinard d’illustre mémoire fait figure de petite bière, une aurore se lève à l’horizon sur tout un monde de chaisières, de punaises hargneuses, de gotons repenties et de ministres illettrés, précédé par la fanfare de l’Armée du Salut citoyen. Quoi qu’en pensent certains amnésiques, sa musique n’est pas nouvelle. On la jouait déjà au temps de Socrate. Les Églises ont toujours condamné et jeté à la fosse les saltimbanques. Les saltimbanques se sont toujours moqué de la morale des petits bourgeois. Devant la tournure prise par notre société laïque et obligatoire, Meillac et Halévy auraient pu trousser un couplet supplémentaire à la Belle Hélène : « Le Roi Tartuffe, qui s’avance tuffe, qui s’avance tuffe... » Comme disait un de mes vieux maîtres, qui légua ses biens à son caniche et une devise à l’Histoire : Eadem sed aliter.

 

Disparition de Jean Douchet. Sentiment de marcher une lanterne à la main, qui éclaire de plus en plus fort et loin derrière moi tandis que devant, son faisceau diminue progressivement d’intensité et de portée. Je n’ai jamais souhaité que ce journal devînt un permanent faire-part de deuil et pourtant il me faut prendre acte : les gens que j’ai fréquentés, aimés ou appréciés à un moment donné ou dans la continuité des jours, s’en vont les uns après les autres. Bien que d’une sinistre banalité, ce phénomène ne laisse pas de me surprendre chaque fois, toujours inattendu et conservant du même coup toute sa puissance de choc. Pascal Manuel Heu, cinéphile comme on n’en fait plus, vient de me transmettre la nouvelle : l’un des ultimes témoins de la belle époque, et qui dura peu, des Cahiers du Cinéma (ceux de Bazin et de Rohmer), Jean Douchet, 90 ans, a rejoint le terme assigné par le Qohélet de l’Ecclésiaste. Douchet, j’ai fait sa connaissance en 1959, lorsque notre commando de « mac-mahoniens » débarqua dans la salle de rédaction des Cahiers. Il ne s’était pas encore illustré dans un enseignement réputé « socratique » une maïeutique, en somme, de l’amour du 7e Art. Avec Eric Rohmer et Philippe Demonsablon, sans doute parce que leurs goûts cinéphiliques se rapprochaient beaucoup des nôtres, il fut celui qui nous accueillit avec le plus de bienveillance et d’affabilité. Le lendemain de la mort prématurée de mon père, en janvier 1960, comme je lui confiai mon désarroi, il sut trouver des mots qui me réconfortèrent, qui m’allèrent droit au cœur. Je ne l’ai jamais oublié. Il avait sans nul doute une vocation de pédagogue servie par un vrai talent ; une sensibilité à autrui qui a incliné dans le bon sens nombre de futurs cinéastes ou, simplement, d’amoureux du grand écran.

...Et de Jacques Lorcey. Impardonnable oubli. Je m’aperçois que j’ai omis de mentionner en septembre dernier la mort de l’homme qui peut-être a œuvré le plus pour la mémoire de Sacha Guitry : Jacques Lorcey. Ancien pensionnaire de la Comédie-Française, metteur en scène, directeur de compagnie théâtrale, il est surtout l’auteur d’environ quarante-cinq ouvrages consacrés aux arts de la scène, pour la plupart biographiques, dont une douzaine sur Guitry. Ma première rencontre avec lui date, je crois, de 1990 : Sacha en était bien sûr le motif. François d’Orcival venait de me confier la direction du département éditorial du groupe Valmonde. Lorcey m’avait convié à déjeuner dans un restaurant du passage Verdeau pour me parler de la publication d’une somme de documents, notamment photographiques, concernant son auteur de chevet. Projet superbe, mais d’un coût que je jugeai prohibitif. Mon refus n’altéra en rien nos relations et nous nous retrouvâmes avec plaisir, quelques années plus tard, à la Fête du livre de Radio Courtoisie dont il était devenu l’un des « patrons d’émission ». Je garde le souvenir d’un homme chaleureux, qui avait mis sa vie entière au service d’un art et de quelques artistes. Dans cette savaneles chacals portent la calotte de saint Vincent de Paul, des hyènes se déguisent en saintes nitouches, il devait se sentir très seul.

Décembre

Hélitreuillage. En dépit des sondages bidons, des entretiens de propagande avec des géopoliticiens dociles et des reportages qui nous ont abreuvés d’une Angleterre anti-Brexit, angoissée, appelant à un second référendum pour réparer l’erreur du premier, Boris Johnson triomphe aux élections et remporte la majorité absolue. Pour hélitreuiller dans de bonnes conditions le Royaume Uni hors du Titanic des europiomanes, il lui reste à liquider le problème écossais. Ce dernier ne ressemble-t-il pas comme deux gouttes de single malt à celui de la Catalogne ? Une poignée d’hurluberlus en jupette, les joues gonflées sur un tuyau de cornemuse (Great Highland Bagpipe), agitant en cadence leurs mollets poilus, prétend disloquer la nation britannique pour conserver le privilège de participer au naufrage. On connaît peu leurs visages, mais on peut supposer qu’ils ont des traits communs avec la bouille éberluée de Carles Puigdemont, qui a réussi à transformer son épopée catalane en histoire belge.

Une grève qui n’en finit pas ou les victoires de la CGT. Après être parvenue, à force d’exigences inapropriées, à réduire de moitié la part de marché du port de Marseille, à rétrograder dans le classement européen le port du Havre pour le plus grand bonheur de Rotterdam et Hambourg (dont le personnel se frotte les mains à chaque nouvelle grève française), à abandonner la voie royale des grands transatlantiques à la concurrence anglaise, à couler une multitude d’entreprises, grandes ou petites, condamnant leurs employés au chômage, la CGT est en train de dégoûter les Français du service public auquel ils étaient si fortement attachés. Ils ne l’avouent pas encore, mais les usagers des transports en commun vont accueillir avec soulagement l’arrivée des compagnies privées sur des réseaux de plus en plus inutilisables. Ce sera l’une des plus belles balles tirées dans son pied par le patachon moustachu. Quel buveur de Coca-Cola mal embouché a osé dire que dans le registre de la revendication contre-productive, les syndicats français étaient sans conteste les champions du monde ?

Janvier 2020

Du fascisme dans les arts et lettres. Parmi certaines observations curieuses, intelligentes, voire fondées, Roland Barthes a glissé dans ses écrits quelques balourdises joliment calibrées, dont l’une, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, ressassée comme on peut s’y attendre par des disciples ébahis. Elle décrète : « La langue [...] n'est ni réactionnaire, ni progressiste. Elle est tout simplement fasciste, car le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire. » Parlant des règles imposées par la syntaxe, Barthes eût pu en bonne logique étendre son raisonnement à toute espèce de règles analogues, dans toute espèce de domaine, par exemple la conduite automobile. Il eût pu remarquer que le code de la route est l’un des fascismes les plus contraignant: non seulement il nous enjoint insupportablement de ne pas risquer notre vie ni celle des autres, mais en outre, si nous contrevenons à ses dispositions, il nous oblige à verser de l’argent 

au Maître, je veux dire à l’État, monstre froid au service de la classe dominante. Alors que personne n’inflige d’amende ou de peine de prison (la peine de mort serait peut-être excessive) aux coupables de fautes grammaticales, ce que, selon moi, il faut déplorer grandement.

Valéry, lui, voyait dans les règles, les contraintes et les conventions, de la langue comme de n’importe quel autre vecteur d’expression, la condition expresse de la liberté. Et dans l’absence de règles, c’est-à-dire dans l’anarchie, dans le désordre de la communication, la pire des contraintes : les règles et les codes, reconnus de l’émetteur comme du récepteur, permettent en effet d’éviter d’avoir à se bricoler à chaque instant un outil pour se faire entendre, bricolage subjectif qui de toutes façons ne marche pas ; tout à l’inverse, les codes objectifs et dûment établis autorisent le locuteur à se consacrer sans astreinte inutile à ce qu’il dit.

Pourquoi ce préambule ? Dans la préface que je viens de donner à Animateurs de théâtre (Éditions Pardès), je me suis aventuré à écrire que la sensibilité du jeune Brasillach à l’art de la mise en scène, sensibilité plus vive et plus rapide que chez d’autres critiques de son temps, pouvait être en relation avec son attirance pour le fascisme. Je serais fâché que cette proposition sur la mise en scène fût confondue avec celle de Barthes sur la syntaxe. Barthes appliquait une grille idéologique saugrenue aux impératifs de la communication, laquelle exige pour fonctionner une norme de codage sans rapport avec la lutte des classes (ou des sexes, comme on le prétend à présent). Je m’intéresse pour ma part aux facteurs psychologiques qui motivent un metteur en scène s’emparant d’une matière pour la pétrir, d’une durée pour l’occuper, d’acteurs qu’il presse comme des fruits pour en exprimer le jus, bref : imposant son ordre au monde. Et que ce monde soit délimité par les trois cloisons de la scène, le champ de vision d’une caméra ou les frontières d’une nation, la motivation en gros reste la même. Entre Abel Gance sur le plateau de son Napoléon en 1927 et Napoléon à Austerlitz, seuls changent les enjeux, les données quantitatives et la nature des effets. En témoigne, au début du tournage de Napoléon Bonaparte, la proclamation de Gance à ses troupes, dont il me confia le texte inédit en 1971. En voici un extrait : « À tous, collaborateurs de tous ordres, premiers rôles, seconds plans, opérateurs, peintres, électriciens, machinistes, à tous, surtout à vous, humbles figurants qui allez avoir le lourd fardeau de retrouver l’esprit de vos aïeux et de donner par votre unité de cœur le redoutable visage de la France de 1792 à 1815, je demande, mieux j’exige l’oubli total des mesquines considérations personnelles et un dévouement absolu. » Le reste à l’avenant. (On imagine la tête des syndiqués d’aujourd’hui à l’écoute d’un tel discours.)

J’éprouve depuis longtemps une affection particulière pour Animateurs de théâtre. Ce livre bref mais chargé d’une précieuse cargaison m’a mis en état de familiarité presque intime avec les deux décennies théâtrales de l’entre-deux-guerres. Je ne verrais sûrement pas Jouvet ou Dullin du même œil si je n’avais lu ce que nous apprend d’eux, nous confie plutôt, l’auteur de Comme le temps passe – et Chronos sait ! il passe encore plus vite sur les planches que dans la vie. Cette photographie d’une époque a éternisé certains des instants les plus fugaces d’une civilisation : les ombres qui apparaissent et s’évanouissent entre un lever et un baisser de rideau. Il émane d’Animateurs un parfum composite de nostalgie et d’admiration : la nostalgie que Brasillach, si jeune encore, éprouvait déjà pour sa propre jeunesse, comme par prémonition ; et cette faculté d’admirer, même l’adversaire (je songe une fois de plus au Huis clos de Sartre), dont sont privées pour leur malheur les âmes basses. Au parfum s’ajoute une vertu : celle de l’irremplaçable. Quel autre document de première main, quelle autre croquis sur le vif nous point le cœur de n’avoir pas connu Ludmilla Pitoëff ?

Spectacle vivant. Après Animateurs de théâtre, voici tout frais sorti de l’imprimerie le Théâtre complet de Brasillach, que les Éditions Pardès m’ont également demandé de préfacer. Dans les Œuvres complètes publiées au début des années 60 par le Club de l’Honnête Homme, le volume « Théâtre » comportait les traductions de Shakespeare, qui feront l’objet, cette fois, d’un volume à part. Sont donc présentés ici Domrémy, la Reine de Césarée, Adaptation scénique du procès de Jeanne d’Arc et deux fragments.

Dans sa préface au volume « théâtre » de l’édition précédente, Anouilh, paradoxalement, exaltait l’œuvre poétique et romanesque de l’écrivain foudroyé, au détriment de son œuvre dramatique, taxant cette dernière d’« exercice littéraire ». Il y a, selon lui, les bêtes de théâtre qui « font partie de la ménagerie », et les autres. Avec tout le respect que je porte à l’auteur de la Répétition ou l’amour puni, je crois qu’il s’est fourvoyé dans l’impasse que ma préface précisément dénonce : juger une œuvre théâtrale en conserve, congelée sur papier et non pas vivante sur scène. S’il avait vu et entendu la Reine de Césaréecomme je l’ai vue s’incarner en 1973 dans une représentation réglée à merveille par Jean-Laurent Cochet – il y a gros à parier que son opinion sur le dramaturge Brasillach eût été différente. Une pièce est faite pour piétiner bruyamment sur les planches, agiter des lèvres et des mains, déplacer des corps, faire briller de la poussière dans des faisceaux lumineux. C’est là seulement, et non en déchiffrant une partition imprimée, qu’on peut savoir si la musique vous empoigne ou vous laisse au bord de l’orchestre.

Pays légal et pays réel. Message d’un journaliste de la chaîne Ciné+ Classic. Il m’informe de la publication des textes critiques de Rohmer réunis en volume et sollicite un entretien « pour évoquer notamment la période durant laquelle Eric Rohmer était rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma. » J’accepte d’autant plus volontiers que cela me permettra une fois encore de dire tout le bien que je pense de l’auteur du Celluloïd et le Marbre et de Ma Nuit chez Maud, et de lui exprimer posthumément ma reconnaissance pour l’accueil qu’il m’a réservé à la fin des années 50, au sein des Cahiers.

Lévi-Strauss admirait les films de Rohmer. Comment en être surpris ? Si j’en trouve l’occasion au cours du jeu de questions-réponses auquel nous allons nous livrer, je rappellerai peut-être ce que j’ai écrit il y a plus de trente ans : « Quand nos descendants chercheront sous la poussière des siècles notre vrai visage, ils le trouveront plus sûrement dans la réalité des fictions de Rohmer que dans la fiction des reportages et des enquêtes. » Lévi-Strauss, Rohmer : entre ethnologues, on se comprend.

Février

Les Maux de la langue : « acter ». Signe récent, un de plus, de la maladie dégénérative qui affecte (en néo-frenchouillard, devrais-je dire « impacte » ?) notre langue : l’apparition, d’abord discrète mais en train de se répandre sur les ondes et dans le verbiage politique, du terme de droit « acter » substitué tantôt à « prendre acte de », tantôt à « entériner », « promulguer », « ratifier », « légaliser », tantôt à « exécuter », « actionner », « réaliser », en bref : faire passer une disposition ou un dispositif quelconques de l’intentionnel à la réalité visible et officielle. Je n’ai entendu ce mot, jusqu’à présent, que dans les divers sens ci-dessus, mais je ne doute pas qu’il puisse s’ouvrir à d’autres acceptions plus ou moins voisines et bientôt les remplacer, tant s’accentue au fil des mois l’appauvrissement de notre vocabulaire, qui contraindra les prochaines générations à se munir d’un glossaire pour lire une page de Victor Hugo.

Je rappellerai simplement qu le verbe « acter » (qui ne figure dans aucune de mes éditions du Grand et Petit Robert, lesquelles s’arrêtent à 1995) appartient depuis le XIIIe siècle à la langue juridique. Le Dictionnaire historique de la langue française nous apprend qu’il signifiait à cette époque « dater des actes » et sous-entend qu’il avait disparu par la suite, puisque l’irremplaçable monument d’Alain Rey mentionne sa reprise au XVIIIe pour signifier « rédiger un acte ». Dans cette triste affaire, il semble que la collusion entre pédanterie, ignorance et psittacisme ait encore parfaitement fonctionné : un terme de spécialiste – peut-être revitalisé par une piqûre de globish  ? - lancé pour faire chic par on ne sait qui dans la volière aux perroquets, toujours friands d’un vocable unique, si possible d’allure savante, pour remplacer les vingt mots nuancés qui leur manquent, et voilà notre « acter » sur orbite. Gageons qu’il n’a pas fini de tourner autour de nos têtes, nous écorchant les oreilles de micro en micro et de discours en fariboles.

Un souper lourd de sens. Dans un livre récent, je l’ai désigné en ces termes : « Un grand universitaire suisse à qui la littérature française doit beaucoup. » Robert Kopp, qui fut directeur de la collection « Bouquins », professeur aux universités de Bâle et de Paris, a orienté ses recherches et affiné sa curiosité principalement en direction des XIXe et XXe siècles. Il fait partie du comité de rédaction de la Revue des deux mondes. Et Balzac n’a pas de secret pour lui. Or, cette vénérable revue, dans sa prime jeunesse exactement en 1831 a publié dudit Balzac le Petit Souper, un conte historico-fantastique dont la vingtaine de pages semble une goutte dans l’océan de la Comédie humaine. En réalité le Souper en question (intitulé, en d’autres éditions, les Deux Rêves) pèse lourd, non sur l’estomac, mais sur la compréhension que l’on peut avoir de la pensée politique de son auteur. C’est ce qu’a bien vu Robert Kopp, qui vient de gratifier le conte d’une préface pénétrante, dans une jolie plaquette publiée par la Revue des deux mondes. La plaquette s’achève sur une postface du Pr Michel Delon, qui complète l’ensemble par d’utiles précisions historiques.

On ne saurait mieux tordre le cou aux divagations staliniennes d’un Pierre Barbéris, par exemple, qui se tailla dans les années 70 une réputation des plus avantageuses en essayant de démontrer, dans le Monde de Balzac notamment, qu’en dépit de ses déclarations en faveur du Trône et de l’Autel et de la masse de ses écrits, l’auteur de Sur Catherine de Médicis était marxiste sans le savoir et annonçait l’inexorable montée au zénith du grand soleil dont le communisme illuminait alors l’univers. Comme le chantait Brecht : « Sur le grenier à blé tout là-haut bouge / Un drapeau merveilleux, et sa couleur est rouge. » Il n’est peut-être pas inutile de rappeler les extravagances que nous lûmes et entendîmes dans ces années-là, répandues par tous les canaux universitaires et médiatiques sous le contrôle de l’« intelligentzia ». Voilà, trop négligée, une excellente occasion de pratiquer ce fameux « devoir de mémoire » tant invoqué à d’autres fins.

Toujours est-il que le Petit Souper nous informe sans ambages de la pensée de Balzac, telle qu’elle s’exprime à travers le personnage de Catherine de Médicis, qui apparaît en rêve à Robespierre et défend sa Saint-Barthélemy avec une belle éloquence. Cette pensée, d’une lucidité sans faille, le préfacier comme le postfacier observent qu’elle épouse la conception machiavélienne du Pouvoir : la politique n’entretient (et ne doit entretenir) aucune relation avec la morale privée. Les guerres de religion, à cette époque comme aujourd’hui, sont en réalité des guerres de pouvoir dont Dieu est le meilleur prétexte pour mobiliser la chair à canon. Et le but suprême est toujours la raison d’État au service de la puissance nationale, quel qu’en soit le principe : catholicisme, protestantisme, Monarchie, Révolution. Sur ce dernier point, et malgré Barbéris, on connaît le choix d’Honoré. Mais on reconnaît la solidité d’une pensée à ceci qu’elle peut sacrifier une préférence personnelle si sa cohérence l’exige.

Les phrases qu’on n’oublie pas . Tous les admirateurs de Labiche, dont je m’honore de faire partie, ont en mémoire l’immortelle inscription de M. Perrichon sur le « livre des voyageurs » de son hôtel, au cours d’une visite au Mont-Blanc : « Que l’homme est petit, quand on le contemple du haut de la mère de Glace ! » Mettant ses pas dans ceux de son prédécesseur, M. Macron vient d’effectuer son voyage dans les Alpes. Et, devant la Mer de Glace quelque peu réchauffée, il n’a pas hésité lui non plus à lancer en direction de la postérité cet apophtegme, rapporté par l’AFP  : « C’est vertigineux quand on le voit ! » Après la Chasse aux jobards et la Poudre aux yeux, le quinquennat continue à s’inspirer du grand Eugène .

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article