Septembre à novembre 2019

Publié le par Michel Mourlet

Septembre

Les Maux de la langue : « Blind Test ». À l’époque heureuse où l’on parlait encore français à la radio française – comme dit un Québécois de mes amis – un musicologue nommé Armand Panigel avait conçu et animait une émission très suivie par les mélomanes, « la Tribune des critiques de disques », perpétuée depuis sous divers titres et avatars. Son principal attrait : soumettre à l’appréciation d’un jury plusieurs enregistrements de la même œuvre privés de leur identité orchestrale. Cette écoute à l’aveugle (comme la dégustation chez les œnologues – prononcez « é » comme œsophage) offrait aux éminents critiques sur la sellette l’occasion de prouver leur compétence, l’acuité de leur ouïe (Antoine Goléa, notamment était réputé avoir l’« oreille absolue »), la finesse de leur sensibilité immédiate, et non pas seulement leur habileté à combiner entre elles des connaissance acquises et des références établies. Avec les risques attachés au trapèze sans filet...

Ce colin-maillard, qu’il s’agisse d’identifier ou de comparer des produits de l’art, de la parfumerie, de la cave, des fourneaux, reste toujours valable, amusant et significatif. À telle enseigne qu’on le voit régulièrement ressurgir ici ou là, dans la publicité, les conseils aux consommateurs, à la télévision, et aussi à France Musique. Hélas, c’est à perdre son latin ! L’acharnement des indigènes de la médiasphère franglish à déglinguer leur propre outil de communication entre eux, au présent, et avec les siècles passés et futurs , c’est-à-dire plus de la moitié de leur âme, pour en faire une balourde espèce de sabir métissé d’anglais de cuisine, acharnement dont on se demande s’il procède d’un penchant illustré par la Vénus à la fourrure ou d’une pure hérédité de crétin des Alpes, désigne aujourd’hui toute mise à l’épreuve de yaourts ou d’interprétations de Mozart par une seule expression : blind test.

À ce comportement de colonisés s’efforçant de baragouiner la langue du maître, reconnaissons sans hésiter la descendance des bravaches qui mirent si peu de temps à perdre leur gaulois.

Au garde-à-vous. France Info peut s’écouter aussi à l’aveuglette et au hasard, on est presque sûr de la reconnaître à la dose particulièrement élevée de Parole unique instillée dans n’importe laquelle de ses rubriques, le petit doigt des rubriquards sur la couture du pantalon. Ce matin du 5 septembre était invité un confrère d’outre-Manche, venu parler des difficultés rencontrées par le premier ministre de Sa Majesté pour mettre un terme à la guerre d’usure menée par les adversaires du Brexit. Ne rêvons pas : le journaliste britannique était bien entendu un anti-Brexit à la pensée réglée au millimètre sur celle de ses interlocuteurs français. De son intervention sans surprise on a donc pu retenir que M. Boris Johnson est un personnage rusé, « peut-être plus intelligent qu’on ne le croit en France » (!), qui se fait appeler Boris alors que son véritable prénom est Alexander.

Le discours anti-Brexit, on le voit, est toujours aussi puissamment argumenté.

Les tourments d’un universitaire d’outre-Atlantique. Reçu un message de mon ami Robert J. Berg, éminent professeur des universités américaines, francophile et francophone militant. Il vient de prendre une retraite anticipée en raison, me dit-il, du niveau de ses étudiants : « je n’en pouvais plus ! » Le problème ne serait donc pas uniquement français...

Le Pr Berg me fait l’amitié d’écouter par-dessus l’océan, grâce au porte-voix numérique, les émissions où mes invités et moi désespérons gaiement de la dégénérescence de notre langue et de la culture en général. Il m’écrit ceci :

« À propos de déroulé pour déroulement, « ça date d’un an à peu près », avez-vous dit. D’un peu plus, quand même. La mise en garde de l’Académie date de 2013 : On se gardera donc d’employer le néologisme récent Déroulé dont le sens ne diffère en rien de celui de Déroulement.

» La Compagnie n’étant pas connue pour la célérité de ses réactions, le néologisme devait circuler déjà depuis quelque temps. En effet, il est entré en 2011 dans le Petit Larousse, et l’année suivante dans le Petit Robert. Situons donc avant 2010 son apparition dans l’usage.

» Quoi qu’il en soit, chapeau bas à la Mission linguistique francophone qui dans un billet récent a trouvé le ton qui convient : Si le déroulement devient “le déroulé”, alors il ne faut pas s'arrêter en si bon chemin mais étendre cette altération pour conserver à notre vocabulaire sa cohérence : l'égarement devient l'égaré, le gouvernement devient le gouverné, le règlement devient le réglé, le stationnement devient le stationné, et la connerie devient reine. (« Bon déroulement et mauvais déroulé », 31 août 2019.)

» Cette association mène le bon combat depuis une décennie... »

Je lui réponds :

« En fait, je n'ai pas recherché la première occurrence officiellement observée. Je m'en tiens à mon expérience personnelle. Pour "déroulé", l'éveil de mon attention est récente. De même pour "mon ressenti" qui remplace "mon sentiment". L'idiot français du village mondial, aujourd'hui, ne dit plus "mon sentiment sur cette affaire est...", mais : "mon ressenti sur cette affaire". De quand date effectivement cette substitution, je n'en sais rien. Elle est d'ailleurs un peu moins grave que la précédente, puisqu'il n'y a pas de différence notable de chronologie ni de nature entre ressenti et sentiment, alors qu'entre déroulé et déroulement, il y a la différence de ce qui est en train de se faire à ce qui est déjà accompli. J'imagine que l'idiot en question va en arriver à dire : "pendant le déroulé des opérations..." !

» N'y a-t-il pas là une tendance (choix du verbe ou de l’adjectif concret au détriment du substantif abstrait, infantilisation générale) analogue à celle qui conduit le jeune enfant et l'individu inculte à dire "le vomi" pour "vomissure", « depuis tout petit » plutôt que « depuis mon enfance » ou l’inscription sur certaines portes de bistrots aujourd’hui disparus : "Ici, on peut apporter son manger" ? »

Musique française. Saturé du sempiternel trio Berlioz-Debussy-Ravel, je rêve d’une radio décomplexée, je veux dire : musicalement incorrecte, où Jean-Féry Rebel, Gossec, Boieldieu, Ambroise Thomas, Vincent d’Indy, Massenet, le Groupe des Six au grand complet, occuperaient l’antenne !

De Jaurès à Chirac. En août 1914, Jaurès, l’internationaliste pacifiste, est assassiné. Son adversaire peut-être le plus déclaré, Barrès, le nationaliste belliqueux, vient s’incliner devant sa dépouille et remet à sa fille Madeleine une lettre émouvante et belle où il exprime son regret d’avoir été contraint de combattre un adversaire qu’il estimait. On voit à quelle hauteur se situait alors, en France, le débat politique en cas d’événement majeur.

En septembre 2019, meurt un président de la République dont la popularité purement posthume semble justifier des funérailles officielles de grande ampleur. Sa famille refuse à la fille de son principal adversaire la permission d’assister à la cérémonie, perpétuant ainsi au delà de la mort une « diabolisation » dont l’ancien président fut l’un des artisans les plus actifs. Diabolisation qui restera l’un des repères marquants du niveau de médiocrité partisane atteint par notre démocratie.

Plus on assiste à ces singeries tacticiennes qui ont conduit la droite en pâte à modeler là où elle se trouve à présent, plus on regrette, en fin de compte, les éclats de cynisme et d’intelligence du stratège de Jarnac.

Détour par la Grèce antique. Avant de boucler le volume « théâtre » des Œuvres complètes de Brasillach en cours de publication aux Éditions Pardès, leur directeur, M. Georges Gondinet, me demande mon avis sur l’opportunité d’y joindre le morceau de dialogue entre Étéocle et Polynice intitulé les Frères ennemis. Je lui réponds que je ne crois pas souhaitable d’ajouter ce texte au Théâtre complet, pour la raison qu’en l’état, et sans préjuger des intentions de l’auteur, ce n’est pas du tout un texte théâtral. Tout dialogue n’est pas nécessairement destiné à la scène, en particulier celui-ci, qui fait montre de belles qualités littéraires mais n’active aucun mouvement de nature à animer un plateau de théâtre. Ce ne serait pas servir la crédibilité de Brasillach dramaturge que de laisser croire qu’il se proposait d’utiliser dans un spectacle ce fragment, à ce stade et selon toute apparence fait seulement pour être lu.

Octobre

La volière. L’affaire du faux Dupont de Ligonnès expose au grand jour, de manière emblématique, ce que certains observateurs clairvoyants répètent à satiété dans le désert. L’enthousiasme avec lequel le corps médiatique en entier s’est précipité tête la première dans le panneau, alors qu’au même moment ses propres médias diffusaient le témoignage exonérant et d’évidence indubitable de voisins en relation étroite avec le « suspect » depuis trente ans, extravagance que presque tout le monde avait remarqué sauf eux, cette belle unanimité souligne une fois de plus l’épaisseur des œillères portées par ces perroquets serviles, arrogants et dispensateurs de leçons. Après une telle mésaventure, qui, quel naïf, pourrait encore être surpris de les voir tomber un à un, avec le sérieux mécanique du passant de Bergson, et sans jamais douter de la Parole unique, dans tous les trous creusés par l’incurie de nos décisionnaires ?

Signalétique du costume. L’habit fait-il ou non le moine ? Non, bien sûr, puisque l’apparence que l’être humain se donne aux yeux de la société ne correspond pas forcément à sa réalité intérieure. Bien. Mais le proverbe entraîne une conséquence, analysée par les sociologues et brillamment exposée par Jacques Laurent dans son histoire du costume intitulée le Nu vêtu et dévêtu. Autre vérité première, dérivée de la précédente : l’habit est plus qu’un instrument d’usage pratique, c’est un organe social. Outre sa fonction dissimulatrice du corps, et parfois de l’identité (d’où le proverbe), il joue le rôle d’un signal : montrer à autrui ce que de nous il doit savoir.

Ainsi le policier, s’il veut intimider la population, revêt un uniforme de policier ; s’il recherche un coupable et vise au résultat, il endossera au contraire le fameux imperméable couleur de muraille. Dans une société théocratique, les fidèles s’habillent selon la règle prescrite pour s’afficher ouvertement fidèles. Dans une société aux coutumes différentes de la sienne, si l’individu transplanté (il ne s’agit évidemment pas d’un simple visiteur) adopte le costume en usage, cela signifie qu’il adopte le système de lois, de règles et de coutumes dont ce costume est le symbole : il entend manifester aux yeux de tous sa volonté d’appartenance à la collectivité qui a la bonté de l’accueillir.

S’il refuse de porter le costume local, son choix ne saurait délivrer qu’une information : qu’il s’affranchit des principes et traditions du pays d’accueil. Si le « signifiant » qu’il a choisi d’arborer s’écarte de façon ostentatoire et en quelque sorte violente de la tradition vestimentaire qui l’entoure, et sans que cet écart désigne une fonction particulière (prêtre par exemple), cela veut dire que l’individu en question se place moralement hors de la nation qui l’héberge, même si par ailleurs il fait semblant d’en être citoyen. Il lance le message, sinon d’une hostilité, tout au moins d’une singularité explicite et assumée. Si de surcroît cette personne appartient à une communauté dont une partie mène une guerre de terreur contre son pays d’accueil et si d’autres personnes de même origine, de même culture et de même religion, s’accoutrent de même, la vêture qu’elles exhibent ainsi dépasse le simple zèle religieux pour devenir un signe de connivence et de ralliement identitaire et politique

Je crois inutile de poursuivre l’analyse jusqu’à certains cas d’espèce, tel le voile islamique, ce drapeau dans lequel s’enveloppent les combattantes de la soumission au mâle ; et dont le port est toléré, voire approuvé par les héritiers en ligne directe des braves gens, pacifistes, sentencieux, consensuels et un peu lâches qui dirigeaient la France dans nos années Hitler.

« Brekekekex coax coax ! » Superbe pamphlet de Maxence Caron dans Service littéraire. Son intitulé le résume et suffirait presque à notre plaisir : « La saison des crapaudes à plumes ». Il n’échappera à personne, sauf peut-être aux intéressées, que le chœur des Grenouilles d’Aristophane à titre de commentaire lui conviendrait à merveille. Cette littérature d’ânesses et de bidets qui envahit par vagues, l’une recouvrant l’autre et toutes s’annulant, l’étalage des épiceries et les micros branchés sur les courants d’air, possède en effet, et heureusement, une qualité : rien n’en restera puisque déjà, à l’instant de son expulsion, le fœtus est déjà oublié. Quelle cervelle ahurie, même parmi les critiques de Libérama, serait taquinée par l’idée de relire, par exemple, le compte rendu du premier rot ou de l’avant-dernier coassement de la Fille de Monsieur Angot ? On ne remerciera jamais assez François Cérésa du service qu’il rend à nos Lettres.

Les Entretiens de Royaumont. Reçu le programme des prochains « Entretiens de Royaumont » où sera posée la question : « Le capitalisme peut-il être responsable » ? Autrement dit : le capitalisme est-il une machine dépourvue de conscience comme toutes les machines, et conçue pour produire du profit à son usage exclusif ou un souple instrument dont la fin en soi n’est pas lui-même, et pourrait être orientée vers le bien-être de la société ?

Il faudrait d’abord s’entendre sur la définition du capitalisme : si, comme il est à craindre, on se réfère au modèle économique actuellement en vigueur dans les pays occidentaux et assimilés, c’est-à-dire le libéralisme sans frein, l’évidence saute aux yeux : c’est bien ce monstre acéphale, sorte d’Ubu vampirique et planétaire, qui s’emploie sans relâche à aspirer les richesses en appauvrissant tout ce qui l’entoure, le sert et l’alimente. Les capitalistes en sont, certes, les bénéficiaires, mais sans prise réelle sur la machine qui tantôt s’emballe, tantôt crachote et se ralentit, tantôt explose ; puis, tel un robot de science-fiction, se répare elle-même sans qu’ils puissent faire autre chose que de la regarder et d’attendre : les rouages, les courroies se remettront plus ou moins bien en place , et les économistes commenteront la situation en laissant croire qu’ils la maîtrisent, comme les météorologues après la tempête.

Si au contraire on se rapporte à une autre conception économique beaucoup plus équilibrée, où le capital, restant en grande partie la propriété de l’initiative privée, moteur le plus efficace, est néanmoins soumis au contrôle étroit et aux directives de l’État, garant de l’intérêt général de la nation et des citoyens, on se souvient alors d’époques où la puissance de la France était sans commune mesure avec celle d’aujourd’hui. Cette conception ce qui lui ôte toute valeur aux yeux des doctrinaires n’était ni une théorie, ni une utopie, mais un ensemble de règles pragmatiques adaptables aux évolutions, et nommées par commodité historique le « colbertisme ». Il est vrai que ce modèle ne peut être mis en œuvre que par une nation qui a conservé ou recouvré sa souveraineté économique et monétaire, autrement dit sa liberté. Le meilleur et dernier exemple en fut donné par la forte volonté politique du général de Gaulle, jusqu’au 5e Plan. Puis mai 68, tout en faisant miroiter la révolution aux yeux écarquillés des gamins, commença tout doucement à plonger la France dans un libéralisme sauvage « mondialisé » (synonyme euphémique d’« américanisé »). Après l’avoir vidée de substance, on poussa la planification économique, industrielle et sociale aux oubliettes. Dans le grand cirque européiste, Ubu brandissant son croc à phynance put enfin exécuter la danse du ventre (orné par Jarry de la spirale centripète), ovationné par M. Minc, M. Cohn-Bendit et toute la Sozialdemokratie debout.

Novembre

L’obsession de la chose écrite. En main le dernier roman de Jean Le Gall, publié chez Robert Laffont : l’Île introuvable. L’ambition littéraire (et non pas du tout, ou pas seulement, financière et mondaine) est ce qui distingue le véritable écrivain du tâcheron ordinaire. Cela semble une lapalissade, mais réfléchissons un peu : jamais Corneille ne serait devenu Corneille si, d’abord, et avant même d’avoir aligné les douze pieds de son premier alexandrin, il ne s’était orgueilleusement voulu le grand Corneille. Cocteau a formulé admirablement la même idée dans son Essai de critique indirecte : « Victor Hugo était un fou qui se croyait Victor Hugo. » Sans doute existe-t-il beaucoup de fous qui se prennent indûment pour Victor Hugo, mais soyons assurés qu’aucun Hugo ne sortira jamais d’un modeste plumitif blotti parmi les siens et soucieux de garder la mesure de son modeste talent.

Ce préambule ne m’écarte nullement de mon sujet : Jean Le Gall sans barguigner se veut Jean Le Gall, c’est-à-dire quelqu’un qui, dans l’Île introuvable, regarde en direction du Comte de Monte-Cristo tout en méditant sur l’essence et la fabrication du roman, comme Jacques Laurent (encore!) ou le Gide des Faux-Monnayeurs. Un fragment de dialogue, extrait d’un livre écrit par un personnage du livre, fournit le mode d’emploi : « Je veux faire un roman romanesque […] où tout ce qui est proscrit dans les recettes habituelles serait autorisé : l’humour, la digression, le commentaire du commentaire, le mélange des genres, les longs dialogues, une pointe d’aventure et même la politique. Une sorte de roman total, totalement emmêlé. »

Roman complexe donc, et touffu, dont le thème majeur, ou plus exactement le « branle initial » comme disait Buffon, est un sentiment devenu rarissime en nos temps de moralisme déculturé : l’amour obsessionnel de la chose écrite. Portrait d’une certaine société, l’Île introuvable promène aussi son miroir le long de la littérature. Autant dire qu’il s’adresse au même public – en nombre et en qualité – que celui à qui Stendhal dédiait en anglais la Chartreuse de Parme.

Le cadre mental ainsi disposé, on donnera une faible idée de la richesse de la peinture en y repérant trois personnages principaux, et qui poursuivent leur existence dans notre mémoire, au-delà des mots  : un écrivain, Ravanec, plus ou moins marginal, plutôt marginalisé, qui ne vit que pour l’écriture, laquelle ne l’en récompense guère ; un caïd moitié producteur de disques à l’oreille sûre, moitié proxénète, nommé Zaïd, richissime, brutal et inculte, coqueluche des nuits parisiennes dans les années 80, puis emprisonné pour meurtre et éduqué dans sa cellule par une réplique laïque de l’abbé Faria qui a conclu sa relation conjugale à la manière d’Althusser ; enfin, une femme de caractère, une éditrice attachée à des principes éditoriaux, maîtresse de Zaïd puis de Ravanec. Les trois se retrouvent sur une petite île italienne, dans un château baroque où Zaïd exerce sa vengeance aussi méthodiquement qu’Edmond Dantès ; château qu’un incendie enflamme comme une torche et qui explose, s’effondre... scène évoquant pour un cinéphile la fin de Kiss me Deadly, scène de fin du monde d’un monde d’où une silhouetter s’échappe vers la mer en titubant.

Comme dans les Lois de l’apogée, précédent roman de Jean Le Gall, une satire implicite et globale s’y fait par moment plus directe. Quel myope, quel sourd pourrait ne pas souscrire à cette phrase relevée parmi bien d’autres et qui me servira de souhait pour l’avenir de l’Île introuvable : « Vincent Zaïd avait réussi son pari : la supériorité d’une œuvre n’avait pas gêné son commerce. On dit à raison que l’art consiste d’abord à rassurer ses marchands, mais dans cette fin de siècle où l’activité artistique allait vers une bassesse qui ne se refusait rien (c’est moi qui souligne), produire un disque de qualité et le vendre quand même relevait d’un exploit que Zaïd chercherait toute sa vie à rééditer. »

L’épopée et les godillots. Il y a deux façons de raconter la guerre : celle du général et celle du fantassin ; celle qui domine la situation, visualise les mouvements de troupe, explique la manœuvre, indique où va se passer l’encerclement et à quel endroit l’ennemi va céder, et le point de vue du troufion, au ras de la poussière soulevée par les godillots. Il y a l’épopée de Jeanne d’Arc racontée par les historiens et les bribes de récit, les rumeurs, les anecdotes de bouche à oreille dans les chaumières de Domrémy. La bataille de Waterloo par Hugo stratège et tacticien, et par le jeune Del Dongo « scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles ». Alain Paucard, dans Grenadier-Voltigeur, son dernier roman (Éditions France Univers), a choisi les godillots, la poussière et le bruit. À plusieurs reprises, au cours de ma lecture, j’ai songé à The Big Red One (Au delà de la gloire), le fameux film de Samuel Fuller dont le Festival de Cannes 1980, qui eut l’honneur de l’accueillir, ne fut même pas capable d’apercevoir la force de la mise en scène. Gourmand de cinéma, Paucard a placé en épigraphe une phrase attribuée à Kipling dans Cote 465 d’Anthony Mann : « Racontez-moi l’histoire d’un fantassin et je vous raconterai l’histoire de toutes les guerres. »

Retrouvez ce Journal critique dans la "Nouvelle Revue universelle", N° 58.

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