Janvier à Avril 2019

Publié le par Michel Mourlet

(Première publication in NRU n° 56.)

Janvier (suite)

Lamarck et Darwin. La taupe est-elle devenue myope parce qu’elle s’est cachée sous terre pour échapper aux prédateurs ou s’est-elle enterrée parce qu’un méchant hasard l’avait rendue miraude ? Là est la question. Amusante juxtaposition d’une chronique de M. Luc Ferry (le matin sur Radio Classique) et, le soir même, d’un reportage télévisé. Avec la conviction inébranlable des vieux darwinistes purs et durs (« Nous savons maintenant que... »), l’ancien ministre a exposé la doxa, de plus en plus branlante, de l’évolutionnisme appuyé sur les seules mutations tombées du ciel ou issues d’un cafouillage chimique. Quelques heures plus tard, la télévision nous montrait une population de poissons en train d’adapter sa morphologie aux modifications de son milieu naturel. Je note que M. Ferry, dans sa chronique, n’a pas fait mention du néodarwinisme, beaucoup plus souple et ouvert, ni des progrès accomplis récemment par l’« épigénétique » ou étude de la mémoire transmissible des caractères acquis, et encore moins de son petit orteil en train de disparaître parce qu’il ne sert plus à rien. Il semble en être resté à la célèbre expérience des queues de souris coupées qui, on eût pu s’en douter, faute de se prolonger durant un nombre suffisant de millions d’années ne donna naissance à aucune souris sans queue.

Février

Naufrages annoncés (ou Vox clamantis in deserto). La grande chance d’Airbus Industrie, alliance conclue en 1967 entre avionneurs français, anglais et allemand, est d’avoir été conçue et constituée avant que la Commission européenne ne fût animée de la volonté maligne d’interdire, pour d’obscures raisons qui restent à préciser et sous couvert de « préserver la concurrence », des regroupements nécessités par une « optimisation » industrielle ou commerciale. La concurrence qu’ainsi elle préserve, ou plutôt favorise, en ôtant le moyen aux entreprises européennes, et notamment françaises, de se renforcer, est comme d’habitude celle des pays extra-européens qui bénéficient, soit de pratiques protectionnistes comme les États-Unis, soit d’une main-d’œuvre sous-payée comme la Chine. L’affaire Alstom-Siemens vient de prouver une fois encore la perversité des institutions européennes et l’urgence qu’il y a de quitter ce navire en perdition. En 2002, déjà, c’est-à-dire dix-sept ans avant les événements que nous subissons, on pouvait lire : « La seule influence connue à ce jour de l’Europe de Bruxelles sur l’économie française est d’avoir empêché des rapprochements ou des sauvetages qui eussent été salutaires et conformes à nos stratégies. » (Pourquoi Chevènement, p. 24, Éd. France Univers.) On y lisait aussi : « Faut-il attendre que la situation pourrisse davantage, que l’armée excédée prenne le pouvoir ou que la population exaspérée d’être tenue à l’écart s’insurge dans la rue ? Rappelons-nous l’agonie de tous les régimes. »

Le meilleur des mondes. L’incendie allumé par une cinglée notoire dans un immeuble de la rue Erlanger, et qui a fait, à l’heure où j’écris, dix morts et des dizaines de blessés, pose une fois de plus un problème de fond, récurrent dans une société qui, nous le savons de reste, marche sur la tête et pense avec les pieds. Ce problème peut se formuler ainsi : on fredonne depuis quelques années une antienne reprise par tous les médias, modes d’emploi imprimés, services d’hygiène, professions médicales, centres d’apprentissage, milieu scolaire, réclames télévisées, communicants gouvernementaux, etc. Elle concerne tous les instruments, gestes, sports, denrées alimentaires, vêtements, locaux, véhicules, pommades, les objets les plus usuels comme les plus saugrenus, et jusqu’aux sacs en plastique, et jusqu’aux piles plates pour montres-bracelets que les enfants sont priés de ne pas avaler.

Tous les aspects de notre vie pratique et ludique sont entourés d’un luxe de recommandations parfois ahurissantes pour nous préserver d’accidents dont la probabilité est d’environ 1 pour 100 000. On nomme cela le « Principe de Précaution ». On en a plein la bouche, on s’en rengorge, on en frise sa moustache. Dans aucun domaine, rien ni personne n’échappe au Principe de Précaution, sauf deux catégories de citoyens : les terroristes, les aliénés. Ceux-là, malgré les pires antécédents ou un faisceau de présomptions avoisinant la certitude, ont toute licence de se promener parmi nous et de donner à n’importe quel moment libre cours à leur folie meurtrière. Que voulez-vous, ils ne sont pas encore passés à l’acte. Et une fois le sang répandu, les braves gens égorgés, mitraillés, brûlés vifs, les proches anéantis, les familles brisées à jamais, quelques spécialistes bien choisis viennent pérorer dans les micros, pour nous expliquer qu’il faut avant tout garantir nos droits dans la meilleure des démocraties.

La guerre des sexes. Jean Szlamowicz et Xavier-Laurent Salvador sont deux linguistes de haut niveau comme il en faudrait davantage en nos universités pour la bonne santé de notre idiome national. Contrairement à nombre de leurs collègues, ils ne capitulent pas devant l’ennemi en invoquant à l’appui de n’importe quel barbarisme « l’évolution naturelle des langues, signe de vitalité ». (Cette « évolution », puisque elles sont des organismes vivants, les conduira inévitablement à la mort.) Ils ne s’acharnent pas non plus contre un présumé stéréotype chauvin ‒ gravé par Rivarol dans le disque dur de nos cerveaux ‒ en postulant une égalité des langues qui, Charles-Quint l’a mis en évidence quand il parlait à Dieu, à une femme ou à son cheval, n’existe pas plus en ce domaine qu’en aucun autre ‒ hors du terrain crevassé de l’idéologie. Or, comme nos deux linguistes aiment leur principal véhicule de communication et, à ce double titre d’amour et d’utilité, n’ont pas envie de le voir s’enliser dans des ornières, ils ont entrepris de dénoncer une certaine hystérie féministe, en train de danser avec des grâces d’éléphante ivre morte dans la porcelaine de notre grammaire.

Ils ont donc confectionné une bombe. Elle vise plus particulièrement l’écriture dite « inclusive », sujet du jour, mais couvre en fait tout le champ, sous-tendu par des enjeux de pouvoir, de la (je cite) « féminisation et autres stratégies militantes de la bien-pensance ». Je dis « une bombe » car l’ouvrage, intitulé le Sexe et la Langue, aux Éditions Intervalles, est minutieusement informé et argumenté dans les moindres détails avec une rigueur toute scientifique. Ces linguistes sont essentiellement des grammairiens : rien ne leur échappe de l’histoire ni du fonctionnement du langage et plus spécialement de la grammaire. Et si, parfois, leur démonstration semble prendre un tour polémique, c’est par le simple effet de la cocasserie intrinsèque des positions adverses. Le principe directeur de leur pensée est tiré de la patiente étude de ce fonctionnement et de cette histoire : l’origine des genres et leur état présent dans les langues n’a aucun rapport avec le sexe biologique, en dépit d’apparences qui sont autant de pièges où tombent les crédules partisans d’un anthropomorphisme de la grammaire – vocabulaire et syntaxe ‒, car celle-ci obéit à des lois internes – notamment la clarté du discours et l’agencement logique des mots ‒ à l’écart de toute pression extérieure au langage, qu’elle soit sociale ou sexiste. (On voit qu’il suffirait de déplacer la discussion de la guerre des sexes à la lutte des classes pour mettre également en lumière l’inanité du Degré Zéro de l’écriture de Roland Barthes.)

 

Ayant invité à mon émission de Radio Courtoisie les deux savants professeurs, j’ai attiré leur attention sur un phénomène qu’ils sont trop jeunes pour avoir constaté : la perte chez les Français du sens du ridicule. Ce sens que nous possédions au plus haut point et même cultivions avec gourmandise, et qui a fait l’excellence de notre théâtre comique, a presque en entier disparu dans la seconde moitié du XXe siècle. Peut-être en raison du désastre de 1940 qui, provoqué par l’incurie de nos gouvernants, a poussé les responsables à déguiser, au prix d’une durable torsion mentale, la « drôle de guerre » en tragédie antique, peut-être aussi à cause du brassage mondialiste qui efface en douceur les caractéristiques nationales, les Français sont devenus sérieux comme des papes ou des mangeurs de saucisses. Du coup ils avalent sans broncher et surtout sans rire les plus grotesques élucubrations, telle cette écriture inclusive, qui dans ma jeunesse se fût effondrée en quelques jours sous les quolibets. Au fait, j’oubliai une troisième cause à quoi il serait possible d’imputer cette récente insensibilité au ridicule : la baisse du Q.I. moyen dans les pays européens, signalée en juin dernier par de très sérieux observateurs norvégiens dans une revue scientifique américaine.

Mars

Quand l’Espagne s’intéresse à la langue française. Une âme bienveillante me signale une étude fort pertinente et bien documentée, publiée en 1998 et mise en ligne plus récemment, sur mon Discours de la langue dans la revue espagnole Alfinge, par Mme Éliane Mazars-Denys, professeur de philologie à l’Université de Cordoue. Je ne prendrais pas la peine de mentionner cette information qui n’intéresse que moi, si elle ne m’offrait l’occasion de constater une fois de plus une anomalie, relevée d’ailleurs par tous les observateurs du combat linguistique : la langue française, son aventure, les attaques dont elle est victime, sa vigueur, ses faiblesses, son avenir, l’excellence de ses instruments de maîtrise du réel (précision, clarté, adaptabilité, capacité d’abstraire autant que d’exprimer le concret) intéressent le monde entier à l’exception des Français.

L’auteur de l’étude, il est vrai, réserve un sort particulier à deux points de mon « discours » qui ne sont pas près de figurer dans le Dictionnaire hexagonal des idées reçues : apprendre à connaître et respecter la langue de son pays, écrit Mme Mazars-Denys, devient à l’heure actuelle aussi important et civique que d’en sauvegarder les forêts ! Tel est le leitmotiv, le fil d’Ariane du livre...  Et pourquoi l’importance de ce devoir ? Parce que la langue est (elle cite mon opuscule) « le reflet de nos paysages et de notre tempérament. » C’est l’identité nationale, l’âme d’une nation qui est en jeu. Ȏ merveille : en Espagne, mettre en parallèle la protection des mille-pattes et de la langue maternelle semble aller de soi ; invoquer l’identité nationale demeure acceptable ! En France, des propositions aussi subversives seront bientôt passibles des tribunaux. Et Mme Mazars-Denys de rappeler que le mot « francophonie », popularisé par un homme d’État sénégalais, fut repris par d’éminentes personnalités tunisiennes, libanaises, cambodgiennes, bien avant que quelques responsables français fissent mine de s’en préoccuper…

Avril

Les Maux de la langue : Avenir et futur. Savouré cinq minutes d’un plaisir exquis, légèrement enivrant comme une bouffée de vieux havane, à lire et soupeser en ses détails l’article « secrètement » dans le Dictionnaire des synonymes de René Bailly (ne pas confondre avec Anatole Bailly, l’auteur du Dictionnaire de grec). S’y déploient, irisés de leurs nuances légères, « En secret », « En cachette », « À la dérobée », « Furtivement », « Sourdement », « En sous-main », « En tapinois », « À la sourdine », « En catimini »... On se demande à quel dissident, parmi les barbares jargonneurs qui nous succéderont ‒ qui nous succèdent déjà ‒ viendra l’idée de se plonger dans ce délicieux ouvrage, dont j’ai le bonheur de posséder l’édition de 1947 imprimée sur un mauvais papier jaunâtre à couverture en gros carrton lie-de-vin, curieusement ornée de deux rectangles verticaux striés de traits blanchâtres, pareils à des persiennes filtrant un peu de jour : la lumière d’un savoir en voie d’oubli. Qui se souciera de synonymes, de nuances, de précision de la pensée, avec un bagage de cinq cents mots dont la moitié d’importation ? Dans ce désert lexical ne fleuriront plus que des termes techniques, un peu d’argot des banlieues et le verbiage universitaire, arrosé par quelques mandarins qui se feront des courbettes. Voilà l’avenir, mes enfants, et du reste il est déjà là puisqu’on ne le nomme plus, singeant l’anglais, que futur.

Hausse concurrentielle. Au cours du journal télévisé je viens, je le jure, d’entendre de mes propres oreilles, et parfaitement à jeun, un économiste expliquer en toute innocence pourquoi le tarif de notre électricité devait augmenter : trop bas en France, il confère à EDF un monopole de fait qui entrave la concurrence avec les autres fournisseurs européens. Nous n’avions jamais osé le dire à voix haute, de peur d’être taxés de mauvaise foi : entre deux danses de Saint-Guy un entonnoir sur la tête, le libéralisme bruxellois conçoit la compétition économique comme un moteur de hausse des prix.

Vol à l’étalage. De passage à Paris, je déjeune avec mon vieux copain Patrice Dumby dans un troquet près de mon hôtel. Il m’informe de la parution, signalée à la radio, d’un roman intitulé la Garçonne. Je sursaute :

– Encore une réédition ? Mais on en a déjà fait une, il y a une dizaine d’années, je crois... Et le livre est en « poche ».

– Tiens donc, comme le chat ! Mais non, mon vieux, il s’agit d’un roman inédit, et qui n’a rien à voir avec Victor Margueritte. Dans une collection consacrée au terroir : des historiettes régionalistes tricotées à la machine. Tu vois le genre ?

Je le voyais. Et j’étais d’autant plus effaré que personne, apparemment, n’avait opposé d’objection à ce titre. Existe-t-il encore en France un journaliste, un éditeur qui ait entendu parler du scandale énorme de la Garçonne dans les années vingt, vrai phénomène de société, un million d’exemplaires vendus, traduit en une douzaine de langues, inspirateur d’un style de coiffure passé dans le langage courant ? Où a disparu la Société des Gens de Lettres ? Il y a soixante ans, elle faisait modifier le titre d’un film qui, selon elle, trahissait l’œuvre originale. Avec cette Garçonne, il ne s’agit même plus d’adaptation mais de vol à l’étalage.

J’avalais une lampée d’Irouléguy :

– Tu sais quoi ?

– Dis toujours.

– J’aurais grand besoin d’arrondir mes fins de mois. Plutôt que d’aller casser des vitrines sur les Champs, il me vient une meilleure idée : je torche trois cents pages pour les Éditions Harlequin et je les intitule les Trois Mousquetaires.

Dumby leva son verre :

Imparable. J’espère que cette fois tu m’inviteras chez Drouant !

Au tourniquet du libraire. Karl Kraus est arrivé sur ma table précédé d’une réputation  alléchante : publiciste mordant, misanthrope vindicatif, misogyne à la Guitry férocement amoureux des femmes, moraliste paradoxal, journaliste ennemi des journalistes... Pourtant cet Autrichien de la Belle Époque viennoise, né en 1874, mort en 1936, dont je viens de découvrir la prose dans Il ne suffit pas de lire (Klincksieck), m’a déçu. Certes, son recueil d’aphorismes, traduits et présentés par mon ami Eibel, offre quelques jolies pointes de lucidité acide, mais loin derrière la raillerie furibonde de Schopenhauer, les rosseries ciselées de Jules Renard, les éblouissants paradoxes de Wilde. J’avais de beaucoup préféré les croquis et réflexions de son compatriote Peter Altenberg, que j’eus le plaisir d’éditer en 2013, également dans une présentation éclairante d’Alfred Eibel, sous le titre À mots couverts, à demi-mot, au bas mot…

 

Bien qu’il ne soit pas né à Saint-Malo, le Breton Jean Picollec depuis plus de quarante ans est une figure de l’édition française comme Surcouf de la navigation en mer. La fiction n’est pas sa spécialité ; cependant il vient d’éditer un roman de Christian de Moliner tombé il y a peu dans ma boite aux lettres, qu’il serait plus exact de nommer « boite aux livres ». Son auteur, me semble-t-il (reprenez-moi si je me trompe), s’est signalé par des prises de position peu orthodoxes sur la présence de l’islam en France. Juste avant ma mort est un texte de facture classique, qui explore non sans finesse une situation psychologique originale : une jeune femme née de père inconnu prend pour son géniteur un ancien camarade de classe de sa mère, lequel ne se résout pas à dissiper le malentendu. Un reproche toutefois : afin de dramatiser son histoire, M. de Moliner sacrifie à l’actuelle manie du recours à la maladie. On ne compte plus les scénarios dont le cancer est l’ingrédient principal. Quelqu’un reprochait à Malraux l’absence d’imbéciles dans ses romans. – Vous trouvez, répondit l’écrivain, qu’il n’y en a pas assez dans la vie ? Valéry, plus extrémiste, allait jusqu’à condamner le recours à la mort... inadmissible facilité aux yeux d’un artiste épris de rigueur.

Par ailleurs – je m’éloigne du roman de M. de Moliner – il convient de remarquer ceci ; un quart des sujets télévisés, docucus (disait Queneau), sport, fiction, depuis quelques années sont construits autour d’hémiplégiques en fauteuil roulant, autistes, mongoliens, obèses, infirmes, destinés, semble-t-il, moins à faire pleurer Margot qu’à l’éduquer. Dans le « village global » de Marshall McLuhan et du Dr Mabuse, et d’abord dans les œuvres de l’esprit et les collections des milliardaires, n’est-il pas moralement nécessaire que tout soit égal à tout ? Comme dit Ben, qui se croit original et rebelle, une allumette vaut bien la Joconde.

 

De longtemps le lecteur fervent de Gobineau s’est aperçu que les détracteurs de ce dernier fondent leur détestation sur les seuls mots de lui, au nombre de sept, qu’ils ont eu la malchance de déchiffrer : Essai sur l’inégalité des races humaines. En tout et pour tout, un titre ! Apportons-leur sur un plateau deux opinions de poids. Une phrase de Max Jacob, d’abord : « Cet admirable comte de Gobineau qui est, à mon avis, le plus grand et le plus méconnu des écrivains français en prose du XIXe siècle. » Et, pour faire bonne mesure, un éloge appuyé des Religions et les Philosophies dans l’Asie centrale, dû à Adolphe Franck, vice-président du Consistoire israélite de Paris, éloge rédigé dix ans après l’Essai sur l’inégalité.

Il existe plusieurs manières de mettre Gobineau à sa place. Ou bien on montre pourquoi l’auteur des Pléiades et des Nouvelles asiatiques est un romancier de génie, digne de son modèle Stendhal, ou bien on explique pourquoi l’Essai n’a aucun rapport avec l’Allemagne hitlérienne, qui a tenté de se l’approprier indûment. On peut aussi combiner les deux, ce qui a été fait au début des années 80 (Jean Boissel, Pierre-Louis Rey).

Pour sa monographie de Gobineau que vient de publier Pardès, M. Jacques Bressler a choisi de privilégier l’Essai. On peut regretter qu’en raison de ce choix il relègue le romancier au second plan. Il porte un jugement incroyablement sévère – quelque peu décalé – sur un chef-d’œuvre, les Pléiades, signe de reconnaissance, mot de passe pour plusieurs générations d’écrivains. Dans les années 60, Fraigneau et Déon en particulier, Kléber Haedens aussi, et ils n’étaient pas les seuls, citaient d’autant plus volontiers ce roman que Jacques Serguine venait de publier son premier livre : les Fils de roi. Cela posé, qui n’est qu’un détail, l’ouvrage de M. Bressler dit fort bien l’essentiel : l’unité profonde de l’œuvre gobinienne et le lien étroit qui l’unit à l’éternel exilé.

Dans Mes Cahiers, Barrès nous apprend sur le diplomate Gobineau quelque chose d’admirable : son dernier geste à Téhéran, avant de quitter son poste, fut de traduire pour ses hôtes, en guise d’adieu, le Discours de la méthode.

Notre-Dame brûlée vive. Les rouleaux de flammes s’échappant des flancs calcinés de Notre-Dame m’ont précipité sur un livre. Je l’avais reçu après bien d’autres mais cette catastrophe, comparable seulement, quoique moins irrémédiable, à l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie, lui donnait une priorité imprévue. Les Éditions de Paris-Max Chaleil viennent de réunir en un volume, sous le titre Cité, nef de Paris, deux plaquettes d’André Suarès consacrés à la « Ville des villes ». Et dans ce volume brille un chapitre, « Notre-Dame de l’Acropole » que Suarès avait fait suivre d’un étrange conte d’amour et de mort où la cathédrale illuminée « brûlait comme un cœur de feu dans le crépuscule d’un cimetière ». Outre cette vision prémonitoire qui déjà compare implicitement le destin de Notre-Dame au martyre de Jeanne d’Arc, la plume échographique de notre plus grand poète de la critique d’art avec Baudelaire nous suggère, dans le chapitre intitulé « Notre-Dame de l’Acropole », d’associer les deux emblèmes architecturaux de notre civilisation, chefs-d’œuvre absolus, aussi blessés l’un que l’autre aujourd’hui : le Parthénon d’Athènes et la Cathédrale de Paris.

 

 

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