Mai à août

Publié le par Michel Mourlet

 

Mai

 

   Maurras. Il est énormément question, ces temps-ci, de Maurras. Divine surprise... On pouvait craindre que la crasseuse couche d’ignorance et de bêtise malveillante dont son œuvre est aujourd’hui recouverte n’occultât le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance, en dépit des initiatives les mieux intentionnés. Par bonheur nous disposons d’un ministère de la Culture, dont l’actuelle gérante (son nom m’échappe) semble très avertie de la principale vertu de la censure : grandir la renommée de ses victimes. C’est pourquoi cette dame s’est jetée à plat-ventre devant un quarteron de Pères-la-Vertu aux indignations programmées. Elle n’a pas craint, se déjugeant elle-même, de désavouer l’insoupçonnable Haut Comité des commémorations nationales dont elle avait préfacé l’ouvrage. Il y faut beaucoup de courage - et de dévouement à la cause maurrassienne - quand on a quelque respect de soi-même ; voire un brin de fierté. Du coup, pendant au moins deux mois, on n’a parlé que de Maurras ; et des jeunes gens l’ont découvert, qui sans elle eussent continué à ignorer l’un de nos plus grands penseurs politiques. À la place de mes amis monarchistes, j’enverrais à la dame une belle gerbe de lis.

 

v

 

  In memoriam : Pierre Rissient. Dimanche 6. Un message téléphonique d’Alfred Eibel, l’homme des aphorismes viennois et des polars mandchous qui a fait se rejoindre à l’infini les littératures parallèles, m’apprend la mort dans la nuit de notre vieux camarade Pierre Rissient, depuis longtemps diabétique, malade du cœur et béquillard, un de « ces féroces infirmes retour des pays chauds » (lui : l’Asie, Manille, Hong-Kong), ce qui ne l’empêchait pas de suivre l’actualité de l’écran, de découvrir encore des films. Nous nous étions connus en 1951, à mon arrivée en classe de seconde au lycée Carnot. Je ne vais pas rabâcher ici les épisodes de la saga « mac-mahonienne » qui nous lia et continue de soulever des passions au royaume de Cinéphilie.

   Après cette autre aventure que fut Présence du cinéma, revue à laquelle, tant que j’en tins la barre, Rissient collabora activement, parfois sous le pseudonyme de Pierre Fontaine, nos routes se séparèrent. Lui s’impliqua entièrement dans tous les métiers du septième art : assistanat, relations avec la presse, réalisation ‒ deux longs métrages et deux courts ‒, production (la dernière : l’Anglaise et le Duc de Rohmer), conseiller du festival de Cannes pendant des décennies, tandis que j’optais définitivement pour l’écriture, ce qui après tout était assez logique puisque dans le tourbillon d’agit-prop du Mac-Mahon, il avait été l’activiste en chef et moi le théoricien.

   Dans un récent numéro d’Éléments (à propos de Michel Déon avec qui il avait travaillé) j’ai évoqué au passage les débuts de ce fou de cinéma. Pour lui, les avions avaient été inventés afin de voler d’une salle de projection à un plateau de tournage (sinon, pourquoi sortir de chez soi ?). Pierre était encore bien vivant – ou plutôt mal, mais avec cette énergie qui était le fond de son être secoué d’impulsions, comme traversé d’éclairs et porteur d’une autorité naturelle qui imposait ses intuitions par la force – souvent ironique ‒ d’une voix au timbre sonore et au rythme précipité. L’une de ses métaphores de prédilection était celle-ci, pour décrire, justement, la force – d’une idée, d’un personnage, d’un acte : « comme une boule de fonte qui dévale ». Moi qui l’ai beaucoup côtoyé dans le feu de la jeunesse, il me semblait que par cette image il se décrivait assez bien lui-même. Sous le poids de l’âge et des maux dont il souffrait, le timbre s’était un peu aggravé, le rythme alenti, mais la force de conviction restait intacte.

 

        Dimanche 27. Reçu un message du rédacteur en chef de Sofilm, magazine de cinéma franco-espagnol dont à ma grande honte j’ignorais l’existence. M. Fernando Ganzo me demande fort aimablement d’écrire « ne serait-ce qu’un bref hommage, un souvenir » à la mémoire de Pierre Rissient.

   L’embarras où me jette ce type de sollicitation tient à une seule cause, toujours la même : la double crainte et de me répéter et de participer au radotage en chœur que l’on entend chaque fois qu’il s’agit de saluer un disparu. J’ai dit sur Rissient l’essentiel de ce que j’avais à dire dans Une Vie en liberté. J’ai aussi parlé de son livre sur Losey dans l’Écran éblouissant. Il est cité à plusieurs reprises et son film Cinq et la peau longuement commenté dans Sur un art ignoré, la mise en scène comme langage. Enfin, comme je l’ai noté ci-dessus, deux mois avant sa mort j’ai rappelé en détail dans Éléments les circonstances qui l’avaient rapproché  de Michel Déon.   

   Que raconter d’autre ou de plus ? La solution de secours eût été une mienne formule naguère utilisée dans certaines revues en ligne qui entretiennent la flamme du cinéma et que je recommande aux cinéphiles : le site italien multilingue Furia Umana, le brésilien Foco, animés par de très compétents historiens et critiques du septième art, tels que Toni D’Angela et Bruno Anglade. Pour saluer Losey et Astruc, je leur avais confié quelques pages de mon Journal critique. Mais cette solution, qui ne doit pas correspondre aux principes rédactionnels de Sofilm, ni peut-être à l’attente de ses lecteurs, semble effrayer M. Ganzo. Tout ce que j’espère à présent, c’est qu’on n’attribue pas mon scrupule à de l’indifférence. La mort de Pierre, c’est tout un pan de ma jeunesse qui tenait encore, et qui s’est brutalement effondré.  

 

v

 

      Le grand remède. Rue Monsigny, ce 12 mai. Un Tchétchène tue un passant, en blesse trois autres. Commentaire hallucinogène (comme l’amanite tue-mouche) sur France 3, le lendemain, Journal de midi. Une dame-robot récite son boniment de synthèse, le même à chaque nouvel attentat : « Un Tchétchène, naturalisé français en 2010, monté à Paris, etc. Fiché « S », mais rien ne laissait supposer le passage à l’acte, etc. » Impression de vivre dans une nation schizophrène, vivant une chose, en racontant une autre. Déroute du système cérébral. Nous l’avions accueilli, ce brave garçon, à bras ouverts. Voyons, un gentil Tchétchène persécuté par l’affreux Poutine ! Tous les voisins, les copains, vont témoigner à qui mieux mieux dans ces parlottes de trottoir, désormais principal aliment de notre « information » : « Il était si discret, si aimable. Toujours prêt à rendre service... » Le crétinisme associatif devenu parole automatique de la Voix de son Maître. Et les bénis-oui-oui, à l’abri, croyaient-ils, dans leurs arrondissements cossus ! Et Monsieur le ministre, incapable de virer quatre-vingts trublions bloquant l’accès d’une salle d’examen, et qui « condamne ce crime » - avec la plus grande fermeté, cela va sans dire ! Le prochain massacre ne va pas tarder, suivi des mêmes litanies. J’en arrive à envier mon ami Pierre, désormais épargné. La mort, considérée comme seul remède à la Pensée unique.

 

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   La dernière version de Tartuffe. L’accusation du jour ‒ il y en a maintenant une chaque jour ‒, par une starlette en quête de publicité, de « viol » perpétré sur sa personne par M. Luc Besson qui l’aurait droguée, me remet en mémoire la confidence qu’un autre illustre cinéaste, dont je tairai le nom car il est encore parmi nous, me fit dans l’ascenseur de notre hôtel, pendant un festival de Cannes. Il me déclara textuellement (il ne s’y risquerait plus aujourd’hui) : « Savez-vous pourquoi j’ai fait du cinéma ? Au début, pour me taper des filles !» (Je crois même qu’il a dit « des gonzesses ».) Même si on prend en compte le cynisme un rien provocateur du propos, même si on en retire la gouaille et le clin d’œil, une part de vérité demeure, et pourrait éclairer d'une lumière amusante quoique un peu crue nombre de carrières. Car ce qu’on prétend découvrir aujourd’hui avec une stupéfaction scandalisée est bien connu et pratiqué depuis longtemps : exactement depuis que le septième art rapporte célébrité et gros sous.

   Les milieux du théâtre et du music-hall furent tout aussi prodigues de comportements analogues. Aurait-on l’ingénuité de croire que la Champmeslé s’offrit à l’auteur d’Andromaque pour les seuls beaux yeux de Racine, qu’elle s’empressa de remplacer dès la célébrité obtenue ? Ou, pour revenir à une grande courtisane déjà apparue dans ce Journal, suppose-t-on vraiment que Liane de Pougy, débutante aux Folies-Bergère et prêtresse à mi-temps du culte de Lesbos, se rapprocha du lit d’Henri Meilhac (du tandem Meilhac et Halévy) vaincue par les seuls charmes d’un barbon ?

   De fait, ce à quoi on assiste depuis quelques mois, cette vague de protestations vertueuses, d'accusations à retardement, de délation encouragée, ce retour effronté de la pruderie victorienne à la sauce XXIe siècle porte un nom : c’est, toujours plus totalitaire, toujours plus facilitée par des Orgon ébahis, l’installation sans partage ni vergogne du règne de Tartuffe sous les lambris dorés de nos palais nationaux. Les Madame Pernelle – quoique leur bigoterie s’inspire de principes différents : d’origine plutôt laïque et républicaine ‒ sont également fort bien représentées dans cette version au goût du jour que ne désavouerait sûrement pas Molière. Un Molière voué au silence, aucun Louis XIV n’étant plus là pour le soutenir.

 

v

 

   Le temps de conteurs. La mort de Pierre Bellemare clôt un chapitre de la culture. Il aura peut-être été le dernier conteur oral : quelqu’un qui déroule et pour ainsi dire met en action des événements insolites, extraordinaires ou exemplaires par le seul moyen de son verbe. Entre les années cinquante et quatre-vingt, dans les chaumières, on ne se racontait plus d’épouvantables histoires de brigands pour occuper les longues soirées d'hiver ; un substitut de l’âtre ou se tordent les flammes avait pris la relève : le poste de télévision.

  Parmi les dinosaures ayant brouté les fougères arborescentes de l’ère gaullienne, qui ne se rappelle la série des Conteurs d’André Voisin ? Ce jaillissement des sources paysannes, en ruisseaux où roulaient des cailloux pailletés d’or et de mica... Qui pourrait oublier les chroniques d’art ou de poésie de Max-Pol Fouchet ? L’accent cévenol de Jean-Pierre Chabrol, colporteur de folklore ? Et Alain Decaux, sorte de Dumas des ondes (qui d’ailleurs présida les Amis du Grand Alexandre, et vint nous entretenir de lui avec passion, un jour, à mon micro) ?

   Raconter. Non pas, comme au théâtre parfois, se mettre seul en scène pour évacuer ses rancœurs, enjoliver ses rages ou fleurir son autobiographie, mais simplement raconter une histoire. Aujourd’hui, les enfants réclament des super-héros numériques, et leurs parents aussi, puisqu’ils ont le même âge, ou l’atteindront bientôt. Le temps du verbe nu, ce temps de la riche parole des conteurs est bel et bien fini.

 

Juin

 

   Cauchemar audiovisuel : André Bazin se retourne dans sa tombe. L’esthétique liée au format télévisuel et poussée à son extrémité semble en train de devenir la seule admise, même au cinéma. Cela fait deux soirs de suite que j’essaie de regarder des films récents sur mon petit écran (je précise : l’un des plus grands du marché) et que j’abandonne au bout d’une vingtaine de minutes : visages en gros plan filmés dans l’obscurité, de temps en temps un œil sous une paupière, trois doigts d’une main, un lobe d’oreille, un bas de pantalon sur une chaussure, et pas la moindre indication de l’endroit où ça se passe. La construction par la caméra d’un espace signifiant qui pèse sur l’action, occupé par des corps dont les mouvements induisent les paroles, cette notion essentielle à la mise en scène déserte les écrans transformés en préparations in vitro sous microscope. Nous assistons à des huis clos dont on ne voit même pas les murs.

   Un point positif à noter : dans les films et téléfilms étrangers, on comprend tout ce que disent les acteurs, doublés par des voix audibles. Dans les réalisations françaises pour grand ou petit écran, en prêtant une attention soutenue, j’arrive à saisir un mot de temps en temps dans le bredouillis haché de comédiens à qui on n’a pas appris à poser leur voix ni à articuler (« Petit pot de beurre, quand te dé-petit-pot-de-beu-reu-riseras-tu... »), ou dont le réalisateur exige peut-être, au nom d'un « naturel » mal compris, qu’ils oublient ces principes essentiels de l'art dramatique.

   Suprême et répulsif raffinement dans certains téléfilms de fabrication nationale : les ralentis, ineptie ostentatoire de style dont on se croyait presque débarrassé, reviennent en force, avec en prime les éruptions scrofuleuses d’images « intérieures », rêves ou souvenirs. Toute cette bimbeloterie qui nous faisait ricaner il y a soixante ans recommence à troubler la transparence du verre, l’alchimie subtilement invisible de la prise de vue et du montage, rupture fondamentale, unique, avec les autres arts depuis les grottes de Lascaux... Un cauchemar, disais-je.   

 

v

 

   Révisionnisme ? Un célèbre publicitaire ‒ celui même qui reconnaissait naguère, avec l’innocence de ceux qui osent tout, la réussite d’un homme à la marque de son bracelet-montre ‒ était poursuivi en justice pour avoir traité publiquement de « nazi » M. Jean-Marie Le Pen. Il vient d’être relaxé, tandis que le plaignant est condamné aux dépens. À l’heure où j’écris cette notule, la Justice n’a pas encore communiqué les attendus du jugement. Mais quels qu’ils soient, cette sentence marque une notable différence avec d’autres affaires similaires, où M. Le Pen avait obtenu gain de cause. Ce qu’elle signifie de plus clair, c’est que le mot « nazi », pour les tribunaux français, n’est plus systématiquement considéré comme une injure. Diable ! Le saut qualitatif est d’importance. Certains juges seraient-ils révisionnistes ?

 

Juillet

 

    Les libertés du temps jadis. L’âge de nos artères engendre suffisamment d’inconvénients pour qu’il nous soit permis, parfois, de nous féliciter des rares compensations qu’il nous apporte. L’une d’elles est le privilège d’avoir vécu en des temps que les générations suivantes ne connaissent que par ouï-dire. Quand cette rumeur leur est versée dans l’oreille par les seuls instruments officiels, disposés en circuit fermé : École de la République, fiction audiovisuelle, politiciens tétanisés par les médias, médias-perroquets sentencieux, belles consciences et ligues de vertu, c’est peu d’admettre que nos cadets n’ont de notre passé qu’une vision partielle et déformée, ou plutôt une imagerie, quelque chose comme les illustrations en couleurs sorties des presses d’Épinal par rapport à la vérité historique. Et lorsque notre génération – du moins ses représentants qualifiés pour n’avoir pas courbé l’échine ‒ aura en  entier quitté la scène, personne ne sera plus là pour s’insurger contre le légendaire légal. On pourra récrire l’Histoire pour le bon peuple sans risque de contestation, noircir, transfigurer, gommer à sa guise, abandonnant le reliquat de réalité mémorielle à quelques érudits maniaques et peu dangereux, lecteurs clandestins d’ouvrages dissimulés dans l’enfer des bibliothèques.

   Je me faisais cette réflexion en feuilletant trois livres, picorant ici, dévorant là, publiés ce printemps par les Éditions Séguier. Trois livres dont la matière se situe grosso modo dans la même tranche chronologique : l’entre-deux-guerres, deux d’entre eux débordant légèrement sur l’après-conflit. Un roman d’une épice incomparable : la réédition de Cocaïne de Pitigrilli, une biographie de Christian Bérard « clochard magnifique », les mémoires d’Hedy Lamarr. Hedy, je ne l’avais vue que dans Samson et Dalila, mais quel souvenir ! Bérard, dit « Bébé », m’était familier par les photos de ses décors de théâtre et par André Fraigneau. Quant à l’écrivain italien Pitigrilli, j’ignorais tout de lui.

   Le biographe de Bérard, Jean-Pierre Pastori, est un journaliste suisse, historien des arts de la scène. Sans être monumental, son récit est un modèle de biographie bien informée, nourrie et vivante, on est tenté de dire exhaustive tant elle fourmille de détails qui n’empruntent rien aux clichés que se repassent trop souvent les auteurs de ce type d’ouvrages. L’existence de son héros revêt les deux aspects habituels : métier et vie privée. Le premier est un éblouissement. Bérard, peintre, décorateur, costumier de théâtre, n’a travaillé qu’avec les meilleurs de son époque : Giraudoux, Cocteau, Bourdet (à redécouvrir), Jouvet, Fresnay, Barrault... Mais pourquoi « clochard magnifique » ? Parce que le tempérament de « Bébé » ne pouvait supporter de contrainte que celle du plaisir de créer. Son laisser-aller vestimentaire, son inaptitude à respecter un calendrier ou un horaire (fantaisie qui au début indisposa Jouvet), tout chez lui appelle la remarque de la fameuse chroniqueuse Elsa Maxwell citée par M. Pastori : « Les génies ne relèvent pas des lois ordinaires. [...] J’estime qu’il doit y avoir une règle pour les grands esprits et une autre pour le commun des mortels. » Voilà une idée qu’on pouvait encore soutenir en 1955 sans encourir les foudres d’une douzaine d’agences de surveillance orwellienne.

   Ecstasy and me, la folle autobiographie d’Hedy Lamarr m’intéressait surtout en raison du rôle tenu par l’actrice dans l’un des films qui, vers la fin de l’adolescence, m’ouvrirent à la connaissance du cinéma. Ce catalogue plaisant ‒ et peu avare de détails plutôt lestes ‒ des aventures amoureuses, conjugales, érotiques et professionnelles de l’étoile hollywoodienne, corrobore à merveille les remarques formulées plus haut sur le monde du spectacle. On trouvera par exemple, dans toute sa candide nudité, cette réplique de DeMille à Hedy : « Croyez-vous qu’il y ait un seul homme aux États-Unis qui préfère regarder son visage [de Victor Mature, interprète de Samson] plutôt que votre cul ? » Je n’ose imaginer le nombre de recrues de la Nouvelle Armée du Salut qui se précipiteraient aujourd’hui au commissariat, au Police Department ou vers le micro le plus proche pour dénoncer de tels propos.

   Enfin, Cocaïne, publié pour la première fois en 1921 par l’italien Dino Segre, dit Pitigrilli (1893-1975). Ce sont, tirées à la mitrailleuse, des salves de réflexions antisociales, amorales, misogynes, et de dialogues d’un cynisme inégalé dont n’importe quelle phrase, prononcée de nos jours à l’air libre (façon de parler), conduirait par délation interposée le coupable au tribunal. Commentateur et résurrecteur (en 1976) de Pitigrilli, Umberto Eco, qui de surcroît cite tranquillement Mussolini en tant que témoin à décharge, serait en 2018 menotté et mis en examen ; pour complicité d’attentat à la pudeur citoyenne.

 

Août

 

   Les Maux de la langue : Anglicisation galopante (suite). J’achève ici la liste très provisoire de termes angloricains récemment entendus sur nos ondes (radio et télévision).

   Dropshipping. Petite leçon de commerce. Tout produit destiné au marché suit un trajet en deux temps : la production ou fabrication, et la vente. Ce trajet (vente directe) se complète souvent d’une autre étape, la distribution, assurée par un revendeur (ou détaillant), intermédiaire entre producteur et client, voire d’un quatrième acteur : le grossiste, maillon entre producteur et revendeur. D’après de confuses explications par moi pieusement recueillies, transportez ce schéma de la vente « physique », où toutes ces opérations portent un nom français, à la vente en ligne, rien ne change. C’est ainsi que le dropshipping, cri disgracieux poussé par des bécasses dans la forêt des micros, n’est autre, semble-t-il, qu’un circuit complet de vente en ligne où le détaillant (le site) joue un rôle d’affiche publicitaire et transmet les commandes, le grossiste ou le fabricant, selon les cas, gérant les stocks et l’expédition.

   Biopic. Pour désigner en abrégé un film biographique, si nombre de journalistes n’étaient de simples aras à l’œil rond déféquant sur leur perchoir, c’est-à-dire sur leur outil de travail, ils auraient choisi biofilm. Ou, moins bref mais plus piquant par le jeu des syllabes, biografilm. Mais certainement pas biopic, raccourci de biographical picture ‒ qui ne concerne en rien la patrie des Frères Lumière.

   Dédié. Êtes-vous attentif aux scies à la mode, dérapages inédits, barbarismes du dernier chic surgissant à tout propos dans la langue qui devrait servir de modèle à la population et qui se borne à l’induire en erreur, je veux parler de la langue des médias ? Alors vous avez sans doute remarqué ceci : rien n’est plus jamais « consacré », « voué », « dévolu », « réservé », affecté », « assigné »,  à quoi que ce soit (sauf le dernier... à résidence), mais uniquement et tristement « dédié ». Seule épithète encore disponible, quoique inappropriée, dans le maigre bagage de ce journaliste que je viens d’entendre vanter le charme d’un « chemin dédié à la promenade » ! Quod si on reste perplexe devant ce bel exemple d’appauvrissement lexical, il suffit de consulter sur la Toile le dictionnaire anglais-français Linguee ou, sur papier, le Harrap’s, indispensable à tout Français qui commence à ne plus comprendre grand-chose à la bigorne frenchouillarde speakée autour de lui. Il s’apercevra que pour remplacer tous ces mots en train de disparaître, l’anglais, principalement en informatique, référent majeur, offre le participe dedicated, ce que nos oiseaux jaseurs n’ont quand même pas osé traduire par « dédicacé ». 

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