Août à Octobre

Publié le par Michel Mourlet

Août (suite)

 

   La paille et la poutre, ou la France profonde vue de Paris. Avec huit ans de retard, regardé le téléfilm Quand vient la peur d’Elisabeth Rappeneau. Dans cette histoire de meurtres en série censée se dérouler aux environs de La Rochelle pendant les années Giscard, ce qui m’a frappé le plus est le regard, appelons-le « parisien », porté par les responsables du scénario, des dialogues et de la réalisation sur les habitants de la Charente profonde, considérés comme une peuplade d’aborigènes aux temps mérovingiens.  Nous (je n’étais pas seul) avons tout de suite songé à l’irrésistible série « bretonne » Holly Weed, à cette différence près que cette dernière, misant à la fois sur la caricature et sur l’absurde, vise à faire rire et y parvient, tandis que l’immersion sociologique en Charente maritime, fort sérieuse, entend montrer à quel point les pires préjugés s’y cramponnaient encore  il y a quarante ans – peut-être pour nous remettre en mémoire le passage « de l’ombre à la lumière » proclamé en 1981 ? Ce rappel contextuel, ainsi que l’ombre de la guillotine planant sur des innocents, expliquerait le choix de l’époque. Mais il va sans dire que cette vision de la cambrousse côtière ainsi historicisée suggère autre chose en catimini : quarante ans après, il se pourrait bien que les mêmes tarés prolifèrent entre les mêmes bacs à poissons.

   Le paradoxe de l’entreprise, toute ruisselante des bons sentiments et de la bonne conscience qu’exigeait son cahier des charges à la française, procède de sa candeur : l’emploi en parfaite innocence des clichés les plus éculés de la Vidéo-Société pour ridiculiser une population prédéfinie par ses stéréotypes. Posons une question simple : qui, ici, pense en réalité par stéréotypes ? Les Charentais imaginés par les téléastes, ou les téléastes qui les imaginent ? Ainsi, une bande de demeurés sortis tout droit du Roman d’Érec et Énide pousse l’arriération jusqu’à s’effrayer d’une invasion d’oiseaux à la Hitchcock ; elle canarde à tout va de malheureux corbeaux, émissaires du Démon. Et dire qu’on se moque de Hollywood filmant des Français à béret, baguette de pain sous le bras,...

 

v

 

    Le soleil noir de Christopher Gérard. En main, avec sa jolie dédicace, le dernier livre de Christopher : le Prince d’Aquitaine, aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux.

   Pour commencer, entrer par la bonne porte. Tout, et d’abord le fait qu’il se range sous l’invocation de Nerval (autre Gérard...), tout y donne à penser que nous sommes en présence d’une quasi-autobiographie, quoique la couverture affiche « roman » et que les protagonistes portent un patronyme fictif. Progressant dans la lecture, on se convainc rapidement, par certains détails, de l’authenticité vécue de l’ouvrage. (On en aura la complète certitude au « fin mot » du discours, référence à la thérapie cathartique illuminant de l’intuition « préfreudienne » d’Aristote l’ultime page du roman.) Dans le même temps, on s’aperçoit de l’inutilité d’en être informé. Peu nous chaut que le garçon dont il s’agit se nomme Gérard ou Tartempion de Syracuse et que ce qui a tourmenté son enfance et son adolescence soit vrai à cent pour cent, ou à cinquante, ou totalement « inventé ». Il nous suffit que la plausibilité du récit, l’électricité qui circule entre les personnages, les cordons qui les relient, leurs courts-circuits, nous intiment de ne pas lâcher le livre avant la dernière ligne.

   Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin, grinçait Poil de Carotte. C’est mot pour mot ce qu’on se dit à la lecture de ce rendez-vous manqué entre un père et son fils qui ne cessent de se juger et dénigrer l’un l’autre. Le père se suicide lentement au Ballantine’s, dilapide le fruit de son travail au poker, déglingue son mariage au fil d’aventures galantes, crache sur son fils un venin distillé par sa propre déchéance. Le fils, lui, subit son sort avec le stoïcisme et le mépris d’un adulte prématuré. Plus tard, sans que se referme pour autant sa blessure d’enfance, le Desdichado découvrira dans l’amour et le mariage l’équilibre dont sa famille l’a privé. « L’Aimée » lui apportera le Pausilippe et la mer d’Italie / La fleur qui plaisait tant à [son] cœur désolé...

   La forme narrative – l’apostrophe ‒ choisie par Christopher Gérard pour relater cette descente aux enfers glacés de l’implosion familiale contribue à notre sentiment d’assister à un procès ; une audience d’un genre particulier où le réquisitoire est prononcé par le plaignant. Le fils, enfin sorti de l’adolescence, s’adresse à son père disparu. Il lui « règle son compte » d’homme à homme, sur un ton sourdement ironique, avec une sorte de distance un peu lasse, un peu écœurée. Loin du masque ou de la pose, c’est une pudeur : l’auteur ne nous convie pas à des pleurnicheries, ni ne nous enjoint de pousser l’empathie jusqu’à condamner le coupable. Nous ne mâchons pas une tranche de vie à la mode d’aujourd’hui, dénonciatrice, sanguinolente, crasseuse et citoyenne. Il s’agit pour l’accusateur de faire sentir, sans trop l’étaler, son amertume de n’avoir pas eu le père que lui devait l’ordre naturel des choses, ni le giron douillet d’une mère éloignée par les frasques de son époux ; à peine une grand-mère, providence de ce foyer dévasté.

   Outre le monologue adressé par le fils à l’ombre de son père, une autre particularité caractérise l’ouvrage : le morcellement du récit. Ce n’est pas la reconstitution appliquée d’une entrée dans la vie avec tous les détails, la chronologie lente, l’inévitable monotonie. Ce sont des souvenirs fermentés dans la vase qui remontent en bulles et éclatent. Des tableaux séparés, coiffés d’un titre, comme ponctués par un rideau de théâtre. Peut-être cette fragmentation à la Jules Renard ou à la Pinter a-t-elle incité l’écrivain à mener au moins une fois la ressemblance jusqu’au bout : l’un des chapitres, intitulé « Les Chaises » ‒ hommage à l’évocateur d’un autre cadavre dont on souhaite se débarrasser ? ‒ est une saynète dialoguée dans le cabinet d’un « psy ». Elle marque avec une netteté accrue par les indications scéniques et par la sécheresse du dialogue le mouvement de recul du jeune homme vis-à-vis du couple désagrégé de ses parents.

   Non moins étranges, les dernières lignes de l’ouvrage. Elles invoquent Fils de personne, cette pièce où, à l’inverse, c’est le père qui admoneste son rejeton, lui reprochant de ne pas « respirer à la même hauteur ». Autant qu’à la Poétique d’Aristote et à Œdipe, elles rattachent le Prince d’Aquitaine à l’un des thèmes récurrents de Montherlant. Ces éternels affrontements entre père et fils sous le soleil noir de la déception placent le livre parmi les romans d’apprentissage, genre des mieux fréquentés comme on sait. Intemporel, bien que précisément situé, et ‒ ne dévoilons pas comment ‒ trouvant son origine sous les remparts d’Anvers, en plein orage d’acier. La formation d’un caractère, donc, au feu d’une guerre psychologique, dans un certain contexte militaire. C’est la pérennité de la nature humaine à travers les aléas de l’Histoire, ainsi qu’une manière de se fortifier contre les obstacles, que nous aimons chez Christopher Gérard ; à quoi il convient, pour la bonne bouche, d’ajouter l’impertinence de son attachement aux racines gréco-romaines de l’Europe, et un goût fort peu démocratique des raffinements  vestimentaires !  

v

 

      Économistes distingués. Je ne proteste pas systématiquement contre les orientations budgétaires définies par le gouvernement, « antisociales » ou non ; et même je les approuve lorsqu’elles me semblent aller dans le bon sens, y compris le sens contraire à l’Histoire, parfois plus avisé que l’autre. Néanmoins, je demande qu’on m’explique comment il sera bénéfique à l’économie générale de la France de diminuer le pouvoir d’achat des retraités : les plus ou moins à l’aise, les anciens combattants de mai 68, les petits vieux de Trifouilly-lès-Gonesse, environ quinze millions de personnes selon l’INSEE, soit un quart de la population qui renoncera à acheter des produits faisant vivre des entreprises que l’on prétend favoriser. Je ne doute pas un instant que de distingués économistes me démontreront cela, aussi aisément qu’ils nous ont assurés naguère que la « monnaie unique » ferait le bonheur des Européens d’Edimbourg jusqu’à Athènes, et s’opposerait victorieusement à la toute-puissance du dollar.

 

v

 

   Retour au Prince d’Aquitaine. Le nouveau livre de Christopher Gérard invite à réfléchir une fois de plus aux voies de la création romanesque. Secret bien connu des cuisiniers : qu’il soit alimentaire, de laboratoire ou inspiré par le génie, tout roman est le produit d’une réaction chimique. Un mélange d’éléments dans une éprouvette (ou une casserole), en quantités et proportions variables, produit un corps nouveau, aux caractéristiques non réductibles à ses composants. Outre la fiction ‒ mais il n’en existe pas de pure, puisque l’imaginaire le plus fantasmagorique est nécessairement tiré de souvenirs décomposés et recomposés du réel ‒  on y dénombre le parcours factuel et moral de l’auteur par lui-même perçu : passé effectif, virtualités affectives (désirs inassouvis, phobies irraisonnées...) ; le besoin de soulager sa souffrance ‒ ou sa conscience, voire de se venger ; les événements contemporains, l’histoire du monde, ou plutôt l’empreinte laissée par leur passage, leur message-massage eût dit McLuhan, dans l’argile du « récepteur » ;  le monde des idées, entendons : des pensées que l’auteur s’est forgées à son usage sur l’enclume universelle et indivise des idées. Éléments auxquels doivent s’ajouter quelques principes catalyseurs : la qualité du narrateur, petit dieu omniscient, type Asmodée, qui soulève le couvercle des êtres pour en espionner l’intérieur, ou bien enregistreur passif des seuls comportements, ou bien acteur impliqué qui dit « Je » ; le tissage temporel de l’action (passé, présent, continu, discontinu, rupture de l’ordre  chronologique...), etc.

   La combinaison des éléments réactifs aboutira par exemple à un personnage-chimère possédant des traits physiques ou de caractère empruntés par l’auteur, disciple du Dr Moreau bricolant sur son île, à plusieurs personnes qu’il a approchées, ou à des figures historiques, ou à des personnages de roman, de film, de pièce de théâtre repêchés au fond de sa mémoire. Ainsi de tous les ingrédients, à la saveur toujours soumise à ses envies, à ses épices. Symétriquement, on relèvera maints détails fictifs dans n’importe quelle confession.

   Je parviens ici à la raison qui motive la présence de ce petit rappel théorique dans un commentaire du Prince d’Aquitaine : à propos de ce livre se pose la question toujours pendante et un peu brumeuse de la « fiction », de l’« autofiction » (hybride de grec et de latin comme on en voit surgir de plus en plus à mesure que nos humanités s’éloignent), et de la « fiction autobiographique ». Cette classification à usage universitaire, en effet, ne nous semble pas d’une extrême pertinence, ni d’une très grande utilité, sachant que dans quelque sens qu’on la tourne et retourne, l’omelette sera composée d’œufs, si l’on ose dire, pondus par le cuisinier. Corneille se rêvant héroïque à travers ses héros, Stendhal promenant les siens, projections de lui-même, dans des décors qui l’ont marqué, font de l’autofiction comme Colette ou Fraigneau lorsqu’ils se rebaptisent Claudine et Guillaume Francoeur. Flaubert le « réaliste » décrit, non pas l’existence objective de ses personnages, mais ce qu’il ressent, comprend, suppose à partir de sa propre existence, et adapte à des silhouettes agités par son imagination. C’est-à-dire qu’en fin de compte il parle de lui-même dans une sorte de subconscience ventriloque dont la psychanalyse peut sans vergogne s’emparer. Madame Bovary, c’est moi. Le dosage de l’événementiel personnel authentique (inévitablement modifié, repeint par le souvenir), d’une part n’est d’aucune importance au regard de ce qui compte surtout dans une œuvre : la puissance de l’effet. Et d’autre part, ce dosage introduit seulement une différence de degré, non de nature, dans la fatalité égocentrique du romancier. Car l’égocentrisme ici n’est pas une pente individuelle mais une nécessité du genre, qui rend dérisoire la prétention à l’objectivité – parfois revendiquée comme « scientifique » ‒ des Zola, Bourget, Martin du Gard, des béhavioristes, de Robbe-Grillet...

 

Septembre

 

   La conscience et la loi. Le président du Syndicat des gynécologues a affirmé à Télé Monte-Carlo que l’avortement légalisé n’était rien d’autre qu’un homicide. Immédiate levée de boucliers des zélateurs de l’actuelle doxa. Ils « condamnent » unanimement ce propos auquel un amateur de précision ne pourrait apporter qu’un correctif : en fait d’homicide il s’agit du cas particulier que l’on appelle infanticide. Revenons une fois de plus à cette évidence : tuer un être humain en devenir, qu’on le nomme embryon ou fœtus, qui ne demande qu’à se développer et, sans ce geste fatal, eût parcouru sa route d’être humain, qu’il soit âgé d’un jour, de six semaines, de douze, ou de huit mois et demi, c’est tuer un être humain. Pour le contester il faut être le plus impudent des tartuffes ou le plus endormi des inconscients.

   L’extravagant dans cette affaire est qu’on ait pu décréter le moment exact où une condamnation à mort suivie d’exécution cesse d’être un « acte médical » pour devenir un assassinat. Avancer des raisons « scientifiques » pour justifier cette chronologie arbitraire et dénuée de sens (la survenue ou l’accroissement d’une activité cérébrale par exemple) fournit une seule information véridique : l’étendue de la fourberie des Scapins qui ont enfermé la conscience des citoyens dans un grand sac, qu’ils ne cessent de bâtonner pour la faire taire. 

   Qu’il existe des motifs graves – la survie de la mère, une malformation...  ‒ pouvant conduire à la nécessité médicale d’avorter, c’est d’évidence une autre question. Mais qui pourrait ignorer que sur les 220 000 avortements légaux officiellement recensés par an – se supputons même pas les autres – faible est le pourcentage d’actes médicaux indispensables, le reste étant composé des « IVG de confort » mis au point par la société occidentale pour donner priorité, comme c’est devenu la règle, aux satisfactions et caprices des individus au détriment de l’intérêt général et même de sa propre survie.

   Et puisque dans ces indignations légalistes, orchestrées contre quelqu’un qui ose dire ce qu’il pense, il y a toujours un aspect comique, relevons la petite phrase prononcée par je ne sais quelle nunuche à l’encontre du « lobby anti-IVG ». « Lobby » ? Diable ! En français : un  groupe de pression (sous-entendu puissant et dangereux)... incarné ici par un opérateur si redoutablement efficace qu’on le peut bâillonner à peine a-t-il ouvert la bouche ! Prenez-les un par un, ces bouillants affidés de la Voix de son Maître, prêts jour et nuit à célébrer la résistance d’Antigone, et demandez-leur les yeux dans les yeux s’ils ont réellement lu Sophocle.

 

Octobre

 

Les Maux de la langue : « péripétie ». La démission fracassante de M. Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, vient d’apporter la preuve que notre jeune président de la République, M. Micromacron, est un ardent défenseur de la langue française. En effet, ne vient-il pas de déclarer que cet abandon précipité du navire était une « péripétie » ? Une très légère teinture de nos humanités, jointe à un zeste de culture théâtrale et à la lecture de deux ou trois bons auteurs suffit en effet pour savoir que « péripétie » ne signifie pas du tout « événement anecdotique »,  « épisode sans importance », comme on le croit souvent depuis que notre Éducation nationale a renoncé en grande partie à sa mission, mais exactement le contraire : coup de théâtre, renversement de situation qui bouleverse le cours de la narration ou de l’action dramatique. Le mot est tiré du grec peripeteia, dont Anatole Bailly, l’auteur du Dictionnaire qui, je présume, fait encore autorité aujourd’hui, nous dit : « passage subit d’un état à un état contraire, d’où événement imprévu ou extraordinaire. » Citant Aristote, il précise que le mot appartient en particulier au vocabulaire de l’art dramatique.

   M. Alain Rey, aussi insoupçonnable de rigidité rétrograde que de faux purisme, observe pour sa part, dans son Dictionnaire historique de la langue française (Éditions du Robert, 1992) : « Par extension, [péripétie] est passé dans l’usage courant en parlant d’un événement imprévu provoquant un revirement (1762), réactualisant ainsi le sens premier du mot grec. » Aucune hésitation, aucune ambigüité dans ces diverses acceptions du vocable : il s’agit bien dans tous les domaines d’un bouleversement, donc d’un événement important de nature à modifier le cours des choses, et, dans le cas de la tragédie, à introduire le dénouement.

   Félicitations, donc, à notre président, qui a si bien analysé d’un seul mot le caractère exceptionnel et dramatique du départ de M. Collomb.

 

v

 

   Découverte de la vaccine. Accompagné d’un petit mot du cher Alain Paucard, toujours le briquet à la main pour ranimer la flamme de Dutourd, un paquet est arrivé dans ma boite aux lettres : la réédition chez Le Dilettante des Dupes, ouvrage publié en 1959 par l’auteur de Mascareigne. Me frappe un détail : sa couverture ressemble à s’y méprendre à la célèbre couverture jaune des Cahiers du cinéma de ces années-là, lorsque j’avais le plaisir d’y cimenter les principes du « mac-mahonisme ». Du coup je me rappelle qu’à l’époque, j’avais seulement lu de Dutourd quelques critiques de film dans France-Soir, et qui allaient à contre-poil de mes idées. Deux ou trois ans auparavant, encore barbouillé du lait de mon biberon, j’avais d’ailleurs commis dans une feuille ronéotypée destinée à une tribu de cinéphages fanatiques un court pamphlet intitulé « Dutourd prends garde ! » Je suppose que l’intéressé n’en avait pas eu connaissance, ou bien ne m’en gardait nulle rancune, puisque moins de quinze ans plus tard nous devînmes les meilleurs amis du monde.

   Ainsi ce livre des Dupes est-il pour moi une découverte. Et j’imagine volontiers qu’aux yeux des lecteurs de 1959 ce fut quelque chose comme la prévention de la variole pour les contemporains de Jenner. En effet, Les Dupes est un vaccin : inoculant à ses patients une dose de croyance inoffensive, Dutourd les protège de la crédulité exigée par les axiomes des philosophes, par les dénis des idéologues, par la construction abstraite, impérieuse, rétive à la réalité de tout système.

   Certains historiens de la littérature, oubliant de chausser leurs besicles, enseignent que le conte philosophique a été inventé au XVIIIe siècle. Je l’ai lu quelque part sur la Toile. (Et ils y rangent Gulliver, éliminant du coup le critère de la brièveté.) C’est une cocasserie dont Voltaire et Swift eussent été les premiers à rire. Et Cyrano de Bergerac, cent ans avant ! Et l’auteur mystérieux du Songe de Poliphile, et Rabelais... Et dans l’antiquité... Les Métamorphoses d’Ovide et d’Apulée, en hexamètres aussi bien qu’en prose, sont des contes philosophiques au plein sens du terme : merveilleux, satire, parodie, signification métaphorique ou cachée, etc.  D’où il découle qu’avec les Dupes, Dutourd n’est pas seulement l’héritier de Voltaire, mais d’un genre qui court tout au long de la littérature occidentale. S’y rattachent en effet les trois histoires réunies dans ce recueil, trois étapes du traitement de choc infligé par notre médecin aux malheureuses victimes de leur propre aveuglement.

   De même que Candide tournait en dérision tant l’optimisme métaphysique de Leibniz que la bonté naturelle selon Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, Baba ou l’existence, qui ouvre le recueil, cherche noise à l’existentialisme, du moins à son principal postulat : chez l’homme doué de volonté libre « l’existence précède l’essence ». Le deuxième conte ressortit au genre peu fréquenté de la monographie imaginaire. Nous voici, avec Ludwig Shnorr ou la marche de l’Histoire, instruits de la vie et de l’œuvre d’un Prussien de pure invention, socialiste, contemporain de Marx. Sa vision du monde comme il va, bien entendu, est régulièrement démentie par les événements sans qu’on cesse pour autant de le prendre au sérieux. Enfin, dans le troisième conte, anti-voltairien en diable... ce dernier tente de persuader un athée de l’existence de Dieu.

   Une quatrième partie, fort curieuse, relate une polémique déclenchée par André Breton après la prépublication en 1958 de Schnorr dans la NRF. Dutourd lui-même, avec une satisfaction narquoise, s’en fait l’écho, pertinemment complété par les commentaires de M. Max Bergez, préfacier de la réédition. Polémique amusante, où se trouve embarqué Henri Guillemin, et dans quoi s’emberlificote le pape du surréalisme avec un sérieux imperturbable plaqué sur la fantaisie du vivant. Car c’est bien vers l’analyse du comique par Bergson que nous dirige la diatribe de Breton. Décidément, ce petit livre réserve de jolies surprises.

  

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article