L'Héritage de Vigny

Publié le par Michel Mourlet

Je viens de publier dans le N° 26 (nouvelle série) de Livr’Arbitres une contribution au dossier « Hommage à Guy Dupré ». Ce petit texte prend place tout naturellement dans mon Journal critique :

 

   Il faudrait d’abord s’entendre sur le sens du mot « lecteur ».

   Si un lecteur est simplement quelqu’ un

De gauche à droite : Jean Raspail, Guy Dupré et Philippe de Saint-Robert dans les caves de la Galerie Talmart le 14 janvier 2009, lors d'une réception que j'avais organisée pour fêter le succès des "Maux de la langue" et célébrer la langue française

qui parvient à assembler dans sa tête, comme une sorte d’algèbre ou une langue étrangère, les lettres des mots et les mots eux-mêmes pour en tirer une signification utilitaire, il est probable, malgré la marée noire de l’illettrisme, que ces lecteurs-locuteurs, dans les années à venir, resteront en nombre suffisant pour faire fonctionner la machine française avec leurs trois cents mots assortis d’anglais estropié.

   Mais si le lecteur est celui qui, à travers ces assemblages de signes, aperçoit des formes, entend des musiques, respire un passé, reconnaît au toucher de l’esprit le voile vaporeux d’une gaze ou la dureté polie d’un marbre, s’il jouit du modelé parfait d’un style de chair sur le squelette du sens, s’il est un saltimbanque cahoté dans sa roulotte par les chevaux de la pensée, alors je crains que le mot « lecteur » ne perde bientôt toute espèce de relation avec ce personnage résiduel, survivant d’une espèce disparue, qui devra être désigné par un autre vocable. Celui-ci existe. C’est « liseur ». Littré : « Quand on parle de celui qui lit pour son instruction ou son amusement, on dit aujourd’hui lecteur ; l’historique montre qu’on disait autrefois liseur. »

 

   Si donc quelques liseurs de langue française existent encore après nous, ils sauront palper, humer, scruter la matière précieuse des livres de Dupré et comprendront pourquoi il aura franchi le « peu profond ruisseau calomnié » du Tombeau mallarméen pour arriver jusqu’à eux. Car Dupré, je l’ai écrit il y a un quart de siècle et le répète avec non moins d’assurance aujourd’hui,  est parmi les écrivains de sa génération l’un des rares à avoir une forte chance de durer. À ma question posée un jour d’intense curiosité, au moment de la publication des Manœuvres d’automne en 1989 : « Pourquoi un silence de vingt-cinq ans entre vos deux premiers livres ? », il répondit : « J’étais entré chez l’éditeur de Barrès et Bernanos qui avait publié les Fiancées sont froides sur la recommandation de Julien Green, – et passé de l’autre côté de la barrière. Il est probable que j’en aie tiré, à la longue, une certaine répulsion de la chose écrite – à voir le besoin de s’étendre, de se justifier, de se raconter, s’emparer de la classe politique (c’était la IVe), de la feue Grande Muette, de la Magistrature, de la Police, des repris de justice. Mon libre statut d’écrivain non engagé me paraissait difficile à préserver. Je ne voulais pas devenir une ‘’main à plume’’ mais continuer à prêter l’oreille à mes voix. » (Repris en 1997 dans « Guy Dupré ou les deux histoires enlacées », Écrivains de France XXe siècle.)

 

   La dernière phrase explique sans détour en quoi Dupré se séparait du commun des « gens de lettres », qui attendent rarement l’injonction d’une voix du dedans   pour étaler leur plâtre à la truelle. Lui, quelle serait l’image la plus propre à évoquer son travail littéraire ? Pourquoi pas celle-ci : un charmeur de serpent assis en tailleur sur un tapis, clarinette orientale au bec ? Un tapis volant, bien sûr, pour remonter le temps des « sensations revenantes ». La phrase dupréenne, envoutée par une mélodie et un rythme intérieurs, se balance, fascinatrice-fascinée ; elle enlace le sens en un mol enroulement dont Proust ‒ qui tenait Vigny pour l’un des deux plus grands poètes du XIXe siècle (avec Baudelaire) ‒ eût pu identifier la source mystérieuse dans tels de ces vers :

 

Est-ce la volupté qui, pour ses doux mystères,

Furtive, a rallumé ces lampes solitaires ?

Quand la lune apparaît, quand ses gerbes d’argent,

Font pâlir les lueurs du feu rose et changeant ;

Les deux clartés à l’œil offrent partout leurs pièges...

 

   Nul doute que Dupré, et pas seulement à cause de Servitude et Grandeur militaire, descend en droite ligne de Vigny. Filiation rarissime puisque la norme indique plutôt une incompatibilité entre l’appel au soldat et l’attirance de la féminité. C’est aussi la raison pour laquelle il a si étroitement cousiné avec Barrès, autre écartelé.

Un créateur authentique n’a, pour ainsi dire, jamais spontanément conscience de sa généalogie. Ni les influences en profondeur ni surtout les ressemblances ne lui sautent aux yeux,  et tant mieux, car dans le cas contraire il ne pourrait plus créer. Toujours en 1989, j’ai interrogé Dupré sur les écrivains qui l’avaient initié à la littérature. Il a cité Flaubert, Poe, Daudet, Colette, Apollinaire, Baudelaire, Nerval, Laforgue, Rimbaud, Proust, Breton, et jusqu’à Bourdaloue et Calvin ! Mais aucune trace de Vigny. Pourtant, le reconnaître comme ancêtre, bien des années plus tard dut lui paraître aller de soi, puisque il me demanda, en 2006, l’autorisation de publier en postface au recueil de ses trois romans édité par Le Rocher le chapitre d’Écrivains de France où j’avais écrit : « Ce n’est certes pas lui qui récuserait l’aphorisme de Zarathoustra, selon qui l’homme est fait pour la guerre et la femme pour le repos du guerrier. Mais, plus que de Nietzsche, Dupré assume de manière instinctive, j’entends : sans avoir été spécialement influencé ou attiré par son œuvre, l’héritage de Vigny. » Par « héritage », en ce cas précis, je désignais l’antinomie féconde dans un cœur d’homme entre le goût des armes et les horreurs de la guerre, entre la séduction virile de l’ordre militaire et les épluchures de la cantine, les brimades de l’adjudant Flick ou le râle des mourants. Et, flottant partout, pénétrante, insistante comme un refrain de cette garnison paradoxale, l’odor di femmina.  Ce que Guy Dupré résumait superbement ainsi : « lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose à l’honneur sans quoi la vie n’est rien. » Chez lui, Éros n’est jamais bien loin d’Arès, dieu de la Guerre et providence de Thanatos.

 

Publié dans Littérature

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