JUILLET à OCTOBRE 2017

Publié le par Michel Mourlet

JUILLET

 

   Physiognomonie. Le visage, costume de l'âme, exerce les deux fonctions contradictoires du costume : dissimuler et souligner.

   M. Benoit Hamon, main sur le cœur dans ses homélies, proteste-t-il de son engagement ? Pas du tout : instinctivement, il craint qu'un scoutériste casqué ne lui arrache son porte-monnaie. Certains de nos élus, si j'avais à distribuer les rôles d’un film, je les choisirais pour jouer les petits malfrats d’opérette marseillaise, tout juste capables de se faire pincer en piquant une vieille voiture ‒ ou un parti en déshérence.

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   L'exportation de la démocratie. (Mercredi 26.) Un observateur attentif des deux mille cinq cents dernières années, jouissant d'un peu de clarté sous sa voûte crânienne et de quelque logique dans l'enchaînement des idées, a appris au moins une vérité d'expérience : la démocratie n'est pas un outil à mettre entre toutes les mains. C'est vrai aussi des avions, du scalpel du chirurgien, du courant électrique et de la plupart des instruments utiles ‒ en principe ‒ au fonctionnement de la société ; plus ils sont perfectionnés, plus ils sont dangereux à manipuler et par conséquent interdits aux inaptes ainsi qu'aux inexpérimentés. Je me faisais cette réflexion après avoir écouté sur France Musique les informations du matin. Rendant compte de l'accord signé à la Celle-Saint-Cloud entre les parties en conflit sur le sol libyen, l'honnête présentateur de service s'était interrogé sur la solidité de cet accord « démocratique »...

   Je me suis interrogé moi aussi : est-il naïf, fait-il semblant de l'être ou lit-il sans se poser aucune question un texte écrit par quelqu'un d'autre ? J'ai beau savoir qu'aujourd'hui quiconque âgé de moins de soixante-dix ans, la cervelle suffisamment spongieuse, passé par Science-Po, l'ÉNA ou une école de journalisme, a été de fond en comble « formaté » par le logiciel de la « pensée correcte », je renâcle à imaginer qu'on puisse encore espérer une implantation exotique de la démocratie, revêtue de son costume actuel, sorte de redingote protestante aux revers amidonnés, étriquée des épaules mais lâche aux entournures, taillée sur mesure pour le nord de l'Europe, la Grande-Bretagne et les États-Unis, et dans quoi nous autres Latins nous déguisons comme de vieux comédiens. Non, cher porte-voix de la Parole unique, cet « occidencentrisme », dernière forme et qui se croit habile du commerce colonial, ne parviendra  pas à écouler sa friperie en Libye, livrée au chaos par l'assassinat de son tyranneau, et à l'exploitation de la déferlante migratoire qui en a résulté... en attendant l'arrivée du prochain Kadhafi. Dans l'intervalle, la « communauté internationale » continuera à y vendre des armes, beaucoup d'armes, ce qui, on l'accordera sans peine, n'est pas une mince compensation.

 

   *

 

   Les cafards de la Pensée unique. Si le fort regretté La Bruyère revenait parmi nous, il se précipiterait avec gourmandise sur l'éventaire des nouveaux types humains offerts à son ironie imperturbable, aussi précise que le couteau des maîtres-sushi. Ainsi, feuilletant un numéro de Valeurs Actuelles, je suis tombé sur une bobine d'inquisiteur de la nouvelle Église, avec l'impression de l'avoir déjà vue quelque part. Cela me revint tout à coup : cette tête de petit carnassier au regard rivé sur sa proie derrière de petites lunettes, le pli mauvais de la bouche à la Fouquier-Tinville dessiné par Raffet, l'air froidement goguenard de qui se sait du côté du manche de la cognée, c'était le clone presque parfait d'un autre flic de la pensée, au profil de belette assoiffée de sang, qui connut son heure de célébrité peu ragoûtante en dénonçant ses confrères. Comme autrefois les punaises de sacristie, comme toutes les bestioles parasites créées, semble-t-il, à l'unique fin de pourrir la vie des gens qui ne parlent pas derrière leur mouchoir, ces preux défenseurs de la liberté de marcher au pas ont un air de famille : ce sont les cafards de tribunal, grouillant dans les rainures du Parquet. Sous couvert de moralité publique, une seule passion les anime, dont certains ont à peine conscience : la haine de l'autre. Donc, je contemplais dans le valeureux hebdomadaire cette photo révélatrice, et déplorais que mon cher La Bruyère appartînt à l'espèce des Irremplaçables, lorsqu'une remarque de Valéry, invinciblement, remonta du fond de ma mémoire : « La vérité et la justice sont de merveilleux auxiliaires de la méchanceté. »

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   Rohmer et le théâtre. Publication, enfin ! du Paradis français d'Éric Rohmer, sous la direction d'Hugues Moreau, chez Pierre-Guillaume de Roux. Voici un volumineux trousseau de clés pour qui désire entrer dans l'intimité d'une œuvre, et d'un créateur assez audacieux pour avoir formulé de la sorte la question de la modernité : « Notre siècle est-il celui de Griffith ou de Picasso ? » Il faut aussi relever dans ce livre la dernière intervention publique d'Alexandre Astruc, un mois avant sa mort.

   Je vais abusivement profiter de l'hospitalité généreuse de la NRU pour compléter mes propos, tenus sous forme d'entretien dans cet ouvrage collectif (une cinquantaine de signatures) où beaucoup de points de vue, d'impressions et de souvenirs miroitent autour d'un soleil. Beaucoup, mais peu en fin de compte sur les rapports du cinéaste de Perceval le Gallois avec le théâtre. Pour ma part, le cours de la conversation ne m'a permis que d'ébaucher l'idée, introduite par Perceval, d'une confrontation permanente entre la scène et l'écran, portée par des films où règne la parole. (Eh bien quoi ! s'exclameront des mystiques attentifs surtout au christianisme de Rohmer, le Verbe n'est-il pas Dieu ?)

   J'ai retrouvé dans mes papiers les commentaires que m'avait inspirés le Trio en mi bémol, pièce écrite par Rohmer et mise en scène par lui-même au Théâtre du Rond-Point, en 1987. Que l'indulgent lecteur me permette d'y puiser quelques passages, susceptibles de conforter cette idée de confrontation dialectique entre paroles cinématographique et théâtrale, dont le feu souterrain me paraît crépiter  dans les profondeurs de l’œuvre rohmérienne :

  «  Les familiers du cinéma d’Éric Rohmer ne seront pas désarçonnés. Quant aux autres… A cause de la respiration du texte, de son morcellement temporel, ils penseront peut-être au Pinter de Trahisons. Mais c’est le contraire : tout y est dit, tout y est raisonné, décortiqué, dans la pleine clarté de la rhétorique française des sentiments.

  » Un jeune homme, musicien, et une jeune femme qui a été sa maîtresse, demeurent amis au sens propre du terme : ils ne peuvent se passer l’un de l’autre et finiront d’ailleurs par se retrouver complètement. Ainsi se conforment-ils au schéma défini par l’auteur de Ma nuit chez Maud dans ses « Contes moraux » : « Tandis que le narrateur est à la recherche d’une femme, il en rencontre une autre, qui accapare son attention jusqu’au moment où il retrouve la première. » Simplement, dans le Trio, les sexes échangent leurs rôles : c’est la femme qui cherche, qui s’égare un moment et qui revient.

   » Cette façon de mettre en présence et à l’épreuve toujours les mêmes substances chimiques dont il ne fait varier que l’ordre, la quantité et le milieu ambiant, fournit un motif de rapprocher Rohmer de Marivaux – la cruauté froide en moins. Ici, au Rond-Point, nous n’assistons pas au « triomphe de l’amour » par antiphrase mais à celui, réel, de la tendresse.

   » Le plus surprenant dans ce spectacle, où l’humour, l’amitié et la grâce dialoguent comme les trois instruments de Mozart, est l’interprétation de Jessica Forde, qui semble traduire une volonté de l’auteur-metteur en scène de marquer fortement l’impossibilité pour le théâtre d’imiter la réalité.  Cette ravissante comédienne joue comme une Brigitte Bardot qui se pasticherait elle-même dans Et Dieu créa la femme. »

    Ce soir-là, le premier moment de surprise passé, j’observai que je m'habituais à sa récitation puis je pesais les probabilités : cette curieuse interprétation était-elle spontanée ou le résultat d'un choix ? Et je tranchais : « On connaît trop les subtils détours de la pensée d' Éric Rohmer pour ne pas songer à quelque effet délibéré de « distanciation », de nature à solliciter l’axiome tordu de Brecht : [Au théâtre], l’art commence lorsque le fusil est traité comme un bâton qui est traité comme un fusil. »

   La dialectique du vrai et du faux, du naturel et de l'arbitraire, au même titre que le dialogue du classicisme et de la modernité n'a cessé de hanter Rohmer depuis « le Celluloïd et le Marbre », étude publiée en plusieurs morceaux, en 1955, dans les Cahiers du Cinéma. Il n'était pas dépourvu d'intérêt d'en retrouver une illustration assez probante dans cette représentation au Théâtre du Rond-Point. 

 

 

AOÛT

 

   Léon Daudet critique. Quelle bonne, quelle heureuse idée d’avoir rassemblé en volume les textes que Léon Daudet rédigea avant et après la Grande Guerre sur un certain nombre d’Écrivains et Artistes (titre du recueil) ! Un volume de près de 850 pages, publié par Séguier, préfacé par Jérôme Leroy qui cerne excellemment le point de vue que l’on se doit d’adopter pour goûter ces fruits d’une saveur nonpareille, surtout lorsqu’on les compare à la production habituelle du verger critique : une fois de plus, constatons qu’un écrivain (ici Daudet, mais ce pourrait être Diderot, Stendhal, Baudelaire et ses Curiosités, Morand, André Suarès, le Fraigneau de Fortune virile...) un authentique écrivain, donc, quand il se déguise en aristarque, porte l’habit avec beaucoup plus d’élégance et d’éclat que tant de professionnels besogneux. 

   Cela est si vrai qu’on lit les articles où le cher Léon s’égare (par exemple un dithyrambe sur Bourget, un éreintement de Valéry dont il ne  mesure pas la lucidité prophétique) avec autant d’intérêt et de plaisir, l’étonnement en plus, que ceux dont la verve étincelante fait mouche en célébrant avant tout le monde le génie de Proust ou de Bernanos. Confidence : je n’avais pas ri tout seul un livre à la main depuis ma lecture, en 2013, du Bocage à la nage d’Olivier Maulin. Or, la reprise du Roi s’amuse en 1882 pour le cinquantenaire de la pièce, deux ans et demi jour pour jour avant la mort de Victor Hugo,  inspira à Léon Daudet quelques pages hilarantes qui m’ont secoué l’estomac à plusieurs reprises tel un tapis battu par une femme de ménage. Ce qu’il dit ‒ avec la férocité du désappointement, car on sent bien qu’il admire Hugo, au fond, à d’autres titres ‒ au sujet des absurdités émaillant ce théâtre de marionnettes boursouflées qui sont à Shakespeare ce que la musique militaire est à Mozart, m’a paru terriblement juste ; je l’avais pensé tel quel à diverses représentations d’Hernani, Lucrère Borgia, Marie Tudor, et il me fallut découvrir le Théâtre en liberté pour me réconcilier avec la dramaturgie hugolienne.

   Si je n’ai pas su convaincre mes lecteurs de se précipiter chez leur libraire, qu’ils sachent au moins ceci : sous le titre « Jacques Bainville, historien et conteur », le fondateur de leur revue préférée fait dans le livre de Daudet l’objet de vingt-six pages admiratives. Elles illustrent à merveille une remarque de leur auteur : « Il n’y a rien de plus intéressant dans l’histoire des idées que ces transmissions sensitivo-intellectuelles, où l’émotion vient en aide à l’esprit, en même temps que l’esprit éclaire et guide l’émotion. »  

*

 

   Le temps des metteurs en scène. Pour les Œuvres complètes de Brasillach qu'il a entrepris de publier, M. Georges Gondinet, le directeur des Éditions Pardès, me demande de préfacer la partie consacrée au théâtre. C'est une charge lourde et dont j'ai senti davantage le poids en apprenant que pour la première édition des mêmes Œuvres, parue en 1963 au Club de l'Honnête Homme, le préfacier de ladite partie n'était autre qu'Anouilh. Quoi qu'il en soit, je viens de rouvrir Animateurs de théâtre, lu autrefois dans une édition de la Table Ronde. J'ai retrouvé, avec plus de force encore, mon émerveillement devant la justesse de regard et de ton dont le jeune critique (il a vingt-sept ans) fait preuve devant un phénomène qu'il est le premier à décrire dans son ensemble et à désigner en tant qu'étape nouvelle dans l'histoire du théâtre : la prise en compte de la mise en scène comme art, l'arrivée en haut de l'affiche du metteur en scène, cantonné jusqu'à la fin du XIXe siècle dans le rôle et l'appellation de régisseur de plateau, plantant un décor par-ci, réglant l'entrée d'un personnage par-là, quand il n'était pas purement et simplement absent de la mise en représentation, ‒  les comédiens y pourvoyant et parfois l'auteur. 

   Il s'agit bel et bien d'une révolution, dont l'énoncé était demeuré jusque-là au secret des préoccupations et des écrits des praticiens, Copeau ou Stanislavski par exemple. Il s'agit, dans les années trente du siècle dernier, d’une prise de conscience au grand jour, doublée d’un irremplaçable témoignage historique. Animateurs de théâtre marque une date soigneusement oubliée des historiens : celle d'une alerte à tous les spectateurs. Ceux-ci, depuis les premiers essais d'Antoine, absorbaient peu à peu cette modification de statut sans chercher à l'analyser, tandis que les spécialistes entraînés par le mouvement y travaillaient chacun dans son pré carré et dans sa manière, mais ne se préoccupaient guère de l'extraordinaire changement ainsi opéré dans les mentalités. 

   Brasillach avertissait les amateurs d'art dramatique d'avoir à placer désormais parmi les motifs de leur passion un nouveau critère de qualité : l'apport décisif d'un Copeau, d'un Jouvet, d'un Baty, d'un Georges Pitoëff. Le chef d'orchestre devenait partie prenante dans la partition. De sa baguette magique il pouvait en faire jaillir des sonorités, des accords, des échos jusqu'alors inouïs ou depuis longtemps éteints. Il accédait à la fonction d’auteur-adjoint, parfois même de co-auteur. Et le phénomène irait s'accentuant jusqu'aux excès que l'on a connus, que l'on connaîtra encore au détriment des textes, véritables insultes au droit moral d'écrivains mutilés sans vergogne : pourquoi, en effet, puisqu'ils sont morts, ne pas profiter de leur incapacité à protester ! Abus qu'avec un sens aigu de l'équilibre, en maintenant « Sire le Mot » au sommet de la pyramide, Brasillach prévoit et dénonce dans le moment même où il consacre l'avancée qui va les entraîner.

 

SEPTEMBRE

 

      Dans notre numéro précédent, je faisais état d’un chromosome dont les Français commencent à percevoir les effets pour ainsi dire chaque fois que le gouvernement qu’ils ont élu avec enthousiasme prend une nouvelle disposition. Aujourd’hui, je souhaiterais attirer l’attention sur une maladie qui ne leur est pas réservée mais dont ils paraissent souffrir plus que d’autres peuples : la moralose. Cette affection, propagée surtout par les ligues de vertu, présente la particularité d’être psychosomatique : le désordre de l’esprit qu’elle engendre provoque de continuelles démangeaisons. Je me rappelle avoir, il y a bien longtemps (en 1971 pour être précis), dans un texte intitulé « l’Éléphant dans la porcelaine »,  mis en garde pour la première fois contre ce « prurit moral qui confine par un bord à la sottise et par l’autre à l’abjection ». Le dernier mot était-il trop fort, pour désigner une confusion mentale délibérément entretenue dans le champ d’application des valeurs ?

   La dernière manifestation de cette maladie, je la détecte à travers le commentaire du jour sur le retard pris par la France dans l’armement des avions sans pilote. Nous apprenons que les Américains, les Anglais, même les Italiens embarquent sur leurs drones depuis belle lurette de quoi frapper l’ennemi sans risquer aucune vie à bord, mais que, pour des raisons morales, les Français jusqu’à présent n’avaient assigné à leurs robots volants que des missions de surveillance. En d’autres termes, plutôt que d’utiliser une nouvelle arme sans danger pour nos soldats, l’éthique « citoyenne » commandait de les envoyer au casse-pipe. Pour, je suppose, respecter entre l’ennemi et nous l’égalité des droits, principe de la République. Ainsi le journal télévisé officiel vient-il de nous emballer la chose, par la bouche innocente d’un présentateur dépourvu de tout signe extérieur de honte ou d’hilarité.

*

 

   Commencé ‒ et non, horreur !, « débuté » ‒ la lecture de la « flânerie urbaine » de Christopher Gérard, Aux Armes de Bruxelles,  dans sa nouvelle édition revue et augmentée, parue chez Pierre-Guillaume de Roux. Je dis bien : « commencé », car c’est le type du livre qu’on prend, repose, feuillette, accélérant le pas, revenant en arrière, puis on s’assied quelques minutes sur un banc pour admirer le paysage. Bref, on en épouse le rythme, celui même de la promenade. Ici, pour les beaux yeux d’une improbable Louise, Bruxelles (prononcez « sel »), découverte sous la conduite d’un cicérone esthète, érudit et gourmand, se révèle d’une richesse insoupçonnée du profane ‒ que je suis. Cette révélation donne furieuse envie de se rendre sur place, pour toucher, respirer ; pour savourer du regard ou des papilles tant de trésors cachés. Et puis, notre Belge de chevet ne manque jamais d’élever le propos, en montrant à quel point sa mystérieuse capitale est le théâtre d’une rivalité entre les grâces inaltérables d’un patrimoine et les hideurs de l’académisme contemporain : « Quoique le combat contre le dragon prenne les formes les plus étonnantes, il s’agit toujours d’une même lutter qui est, de toute éternité, cosmique. »

 

 

 

OCTOBRE

 

Les Maux de la langue : « échanger ». N’ayant rien appris à l’école grâce aux progrès de l’Éducation nationale et ne lisant plus que les cours de la Bourse, ceux de nos cadets qui ont la bonne fortune de s’exprimer en public ou sur les ondes enrichissent chaque jour la langue française d’un nouveau solécisme ou d’un barbarisme époustouflant. À les écouter on ne cesse de se remémorer Boileau, ce qui tend à prouver d’ailleurs que le mal n’est pas si récent. Il est simplement beaucoup plus répandu : Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme, / Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme. Aujourd’hui, le solécisme est moins empanaché, il ne sort ni d’une ode ni d’un sonnet, mais de la cour de récréation, de l’ignorance d’un bateleur, plus généralement de l’indigence grammaticale de gens qui écorchent et ânonnent leur propre langue comme une langue étrangère.

   Depuis quelques mois, notre tympan est continuellement offensé d’une tournure promise sans doute à un grand avenir, car elle remplace, et donc élimine, une douzaine de mots porteurs de nuances, ces fameuses nuances propres à exprimer avec exactitude le sens voulu par chaque situation. Il s’agit du verbe « échanger » pris intransitivement, c’est-à-dire sans complément direct. Jamais jusqu’à cette dérive récente, le verbe « échanger » n’avait été compris autrement que suivi de l’objet de l’échange. On échangeait toujours quelque chose (contre autre chose) avec quelqu’un : des idées, des propos, des parapluies, des coups de poing, des regards, des provinces quand on est roi, tout ce qu’on veut, mais on n’« échangeait » pas tout court. Or, ce matin encore, je ne sais quel politicien frétillant, accroché à l'hameçon d'un micro, nous informe qu’il a « échangé » avec un collègue ; sur quel sujet, peu nous chaut. Demain, ce sera un entraîneur sportif qui « échangera » avec tel champion unijambiste, ou une mère de famille ravie d’être parvenue à « échanger avec son ado ».

   Nous ne cessons de nous pencher avec la sollicitude ostentatoire des riches sur la misère planétaire ; il serait tout aussi urgent de faire bénéficier de nos aumônes le quart-monde lexical. Pour couvrir ce malheureux « échanger » tout nu qui grelotte à nos oreilles, offrons-lui quelques vêtements chauds : outre « échanger » des idées, des impressions, quelques phrases, on dispose, savez-vous, de... « parler » : « J’ai parlé avec mon collègue », aurait pu dire le politicien-perroquet, s’il n’eût été aussi illettré qu’un bachi-bouzouk ; « s’entretenir » n’est pas mal non plus ; « converser » serait trop relevé pour le niveau général et c’est bien dommage ; « discuter » dépend d’un échange plus serré ; «causer » serait plus familier. Diplomatique, un peu froid, « dialoguer » suppose souvent quelque dissension initiale ; « bavarder », à l'instar de « causer », introduit une sympathique nuance conviviale ; quant à « colloquer », le mot implique en principe plus de deux interlocuteurs et se parfume presque toujours d’ironie. Enfin, ne proposons pas « deviser » qui, comme « converser », autrefois d’usage courant, encore d’usage littéraire dans la première moitié du XXe siècle, ferait s’écarquiller les yeux de notre Assemblée nationale tout entière, composée de purs produits des réformes éducatives. Dans « deviser » il y a « devise » : ils penseraient à une opération bancaire.

(NRU N° 50)

 

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