Avril-Mai-Juin

Publié le par Michel Mourlet

Avril (suite)

   Un nouveau chromosome ? Il y a environ un demi-siècle de cela, on a beaucoup parlé d'une anomalie chez certains sujets dont le génome présentait un second chromosome Y, à quoi fut abusivement associée une tendance à la criminalité. Après quelques apparitions dans la littérature policière, le « chromosome de l'assassin » ne tarda pas à être jeté aux oubliettes. Pendant ce temps, une autre bizarrerie chromosomique, beaucoup plus répandue et propre à la population française, semble être restée inaperçue des chercheurs. Elle concerne essentiellement l'électorat de toute couleur politique. Il s’agit du chromosome du cocu, dont les effets se manifestent surtout en période d'élection. Ce qui s'est passé en 2012, après nombre de déboires antérieurs, est un cas d'école. Que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, ce phénomène qui relève à la fois de la biologie et de la psychiatrie risque de se répéter cinq ans plus tard, c’est bien la preuve qu'il ne s'agit pas de hasard, ni de liberté de choix. Une fraction notable de l'électorat, celle qui l'emporte toujours en fin de compte et se plaindra ensuite de s’être fait berner, est à l'évidence victime de la génétique.

 

Mai

 

   Éloge du silence. Dans l’un des récents numéros de Service littéraire, l’auteur de Tyrannie chérie,  pamphlet confidentiel et drôle qui dénonce la démocratie comme « la forme la plus sournoise et la plus implacable de la tyrannie » (on aura reconnu Bernard Leconte) commente un essai publié chez Fayard par le cardinal Robert Sarah : la Force du silence. Le cardinal dénonce, lui, « la dictature du bruit » et d’ailleurs les deux critiques se rejoignent puisque la démocratie assied son pouvoir sur un tintamarre universel de nature à couvrir toute argumentation adverse. Mais cela, le cardinal ne le dit pas. Il préfère, et c’est son droit comme aussi son ministère, faire observer que « le bruit tue la vie intérieure, la vie spirituelle. » Bien entendu, il pense au Dieu « que seul le silence permet d’écouter ». Mais, parvenu à la fin de l’excellent papier de Leconte, je m’avise tout à coup de la raison pour quoi la poésie est morte.

   À l’exception d’un ou deux individus non conformes par département, et encore ! (j’avance ces chiffres par optimisme invétéré), plus personne en France ne veut ouvrir un livre orné de lignes imprimées de longueurs différentes qui parfois riment ensemble. Si pour un motif quelconque vous souhaitez vous débarrasser d’un éditeur, en voici le moyen : prononcez devant lui les mots « recueil de poésie ». Dans l’instant le malheureux sera terrassé par une crise cardiaque.

   Jusqu’à ce jour je pensais que l’abstraction décolorée qui caractérise depuis l’après-guerre la plupart des productions de ce genre ‒ car il s’en édite encore, passant directement de l’imprimerie au pilon ‒, étaient à l’origine de cette désaffection générale. Grâce à Bernard Leconte et au cardinal Sarah, je viens d’en saisir la véritable cause : c’est le déluge permanent des décibels sur nos têtes qui empêche le recueillement nécessaire à la mélodie intérieure, qu’elle naisse de la musique des sphères ou de l’agencement des mots. 

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   Consternant. Le débat décisif que l’on attendait en ce début de mai entre les deux candidats à la présidence de la République n’a pas eu lieu. Plus exactement il s’est déroulé de la pire façon qui soit. Une fatale erreur stratégique de Mme Le Pen en est la cause, et c’est d’avoir dès les premiers instants attaqué ad hominem son adversaire, au lieu de se donner les moyens de dominer le débat en argumentant sereinement sur le fond. Elle avait été désignée par la chance pour entamer les hostilités. Occasion idéale d’amener l’adversaire sur le terrain souhaité. Elle s’est avancée sans armure, sans logistique précise, sans rien anticiper des réactions et arguments de l’adversaire, sans autre arme que des slogans mécaniquement assénés et des accusations personnelles qui par nature sont des boomerangs.

   Toutes les incertitudes au sujet de leur vote que nous avions pu entendre de la bouche des personnes les mieux disposées à son égard tournaient autour de la sortie de l’Union européenne et de l’euro. Elle aussi devait l’avoir entendu ou alors ce serait une vraie source d’inquiétude concernant sa capacité auditive. Son premier et principal effort était donc commandé à l’évidence par la nécessité de démontrer la nocivité des principes qui ont engendré l’« Euroland » et d’en accumuler les preuves, non seulement en France, mais à travers l’histoire, aisée à résumer, des différents pays européens à l’intérieur et hors de l’Union depuis Maëstricht. Contre les sempiternels actes de foi, toujours démentis par les faits, de M. Macron invoquant la fiction de la « protection européenne », il était indispensable par exemple d’analyser l’intelligence des choix anglais depuis l’origine, ou de rappeler le naufrage grec ‒ ce divin pays de Grèce qui vivait heureux au soleil, à sa manière, avant l’appel des sirènes bruxelloises, parmi d’autres catastrophes provoquées par l’obligation de convergence contre nature – sous la férule allemande ‒ d’économies nationales sans commune mesure entre elles. Il fallait prendre immédiatement de la hauteur et faire la leçon plutôt que de s’exposer à la recevoir. On eût sans doute assisté à une discussion éclairante, non à d’indigentes controverses dérapant en tous sens.

   Les difficultés actuelles du FN ne sont pas dues à une question de doctrine, mais de personne. Mme Le Pen sait haranguer la foule mais ne maîtrise pas les dossiers.

   Un débat nul. Un débat pour rien, sauf pour le bon jeune homme, sauveur inespéré du Système, qui selon toute vraisemblance sera élu dimanche prochain et fera regretter aux Français pendant cinq ans d’avoir applaudi ses trilles à la Farinelli. (Soir du 3 mai.)

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   Les Maux de la langue : « surréaliste ». Il est en train d'arriver à l'adjectif « surréaliste » la même mésaventure qu'à « romantique », ou à « populiste » : une vulgarisation d'emploi qui oublie le sens originel, pour qualifier un comportement, une idée ou un événement de la vie courante. Cette réflexion me vient en écoutant à la radio quelqu'un parler de la peinture « surréaliste » de Picasso. Voilà qui eût bien surpris l'intéressé et mis Dali fort en colère.

   « Romantique » nous était venu de l’anglais, où l’adjectif s’appliqua d’abord aux paysages dépeints dans les romans d’aventures, pour signifier en France l'appartenance à un mouvement littéraire aux référents historiques précis. Il s'est banalisé en l'équivalent de « sentimental », rêveur au clair de lune, amoureux à la chevelure de saule pleureur. « Populisme », venu au monde dans le premier tiers du XXe siècle pour désigner une école romanesque illustrée notamment par Eugène Dabit (Hôtel du Nord), a été dévié de son trajet par les inventeurs récents de son acception politique, censée remplacer « poujadisme » trop connoté franchouillard, donc inapproprié à l’étranger (Trump, Brexit, etc.). Ce détournement sémantique a pour but ‒ à défaut d’argument doctrinal ‒ de jeter le discrédit sur des courants de pensée à l’écart de l’idéologie momentanément dominante, celle de l’élite qui sait.  Quant à « surréaliste », particulièrement chéri des journalistes qui n'ont pas lu une ligne du Manifeste de Breton, ni un seul poème émanant du célèbre groupe, et loin d'imaginer à quoi pouvait songer Apollinaire lorsqu’il a forgé le mot, ce qualificatif désigne à présent tout ce qui présente un caractère d'extravagance, d'offense au sens commun. Là où « saugrenu » se fût imposé naguère, on parlera aujourd'hui d'un « débat surréaliste » sur l'opportunité d'interdire la fessée, au moment où telle décision de politique internationale serait à prendre en urgence. Constatons une fois de plus que le « sacro-saint usage », comme disait Voltaire, se nourrit surtout d'approximations et de malentendus.

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   Le chromosome a encore frappé. Le 10 décembre 2016, donc bien avant le déchaînement des Érinyes contre M. Fillon qui a fait basculer dans le fossé la campagne présidentielle, j’avais publié sur la Toile une analyse prospective où on lisait la phrase suivante :   « Et si M. Macron coiffait M. Fillon au poteau ? Quid de sa confrontation avec Marine Le Pen ? Réponse : s’il se trouve assez d’électeurs, pleurant toute l’année sur leur sort, pour porter au second tour le poulain des milliardaires et des banquiers qui toute l’année les font pleurer, les plus grands espoirs lui sont permis. » C’est exactement ce qui s’est passé. Ne pouvant imaginer de la part de mes concitoyens un tel rejet délibéré de la lucidité et de la mémoire, qui nous ramène tout droit à la liesse de 2012 (la rue en ce moment même exulte, danse,  hurle de joie exactement comme au sacre du Président Guignol), je ne puis décidément leur trouve d’excuse que dans la biologie-fiction.

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    « La République n'a pas besoin de savants ». Le livre de mémoire sorti des entretiens de Michel Marmin avec Ludovic Maubreuil et publié par Pierre-Guillaume de Roux porte un titre suffisamment étrange pour qu'on s'y attarde un instant. La phrase fameuse, traquée en vain dans la forêt des documents d’époque, s'est révélée aussi peu digne de foi que « L’État c'est moi », « Racine passera comme le café » ou encore « Quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver » souvent attribuée à Goebbels.  Ces phrases « historiques » ressemblent d'assez près au petit paquet de poudre blanche dissimulé chez un suspect par des policiers peu scrupuleux avant de l'appréhender. Or, parallèlement à son invincible attirance pour la royauté d'avant Philippe Le Bel, Michel Marmin ne cache pas sa sympathie pour la Révolution, considérée par lui, semble-t-il, plus comme idée pure dans le ciel platonicien qu’image projetée depuis la Terreur sur la paroi de notre caverne. On ne saurait donc le soupçonner de brandir la phrase attribuée aux assassins de Lavoisier comme preuve supplémentaire  de l’absurdité sanguinaire (celle même d’Ubu) régnant dans leurs cerveaux.

   Alors, que veut-il nous dire ? Puisque refuser la connaissance du monde, l’aliment qui permet à la conscience-miroir d’exister et à l’homme tout entier de maîtriser les éléments de son habitat, serait une position intenable, sans doute ce titre nous invite-t-il à saluer Rabelais (« Science sans conscience... ») et à critiquer l’optimisme scientiste ‒ qu’on ne saurait confondre avec la science puisqu’il n’en est que la caricature. Dans son contexte, ce titre bizarre correspond à une allusion au film de Renoir, le Déjeuner sur l’herbe, et nullement à l’ensemble du livre, sauf si l’on veut bien remarquer que les contradictions et revirements qui le nourrissent sont effectivement un pied de nez continuel à la logique scientifique, laquelle consiste à mener une démonstration à son terme plutôt qu’à son opposite, et à la faire coexister en harmonie avec les autres. Les choses eussent été plus simples si Marmin, au lieu de s’en prendre à la science, s’était attaqué à ces maladies de l’esprit qu’on nomme esprit de système et croyance au Progrès perpétuel. De leur rejet son livre est la permanente illustration et justifie les nombreuses références à Nietzsche dont André Fraigneau, souvent cité lui aussi, disait volontiers qu’ « il a dit tout et le contraire de tout ».

   À lire ce qui précède, on pourrait croire que la République n’a pas besoin de savants est un livre de philosophie politique ou quelque chose de ce genre. En réalité, c’est l’itinéraire d’un homme porté sur les arts et autres plaisirs de la vie, et que la quête de la beauté a mené sur divers chemins où il a rencontré beaucoup de monde. Le Service de la Recherche de Pierre Schaeffer, Matulu, Valeurs Actuelles, Le Figaro, Magazine Hebdo, les Éditions Atlas, Éléments, sont quelques-unes des étapes de cet itinéraire qui l’a conduit jusqu’à la « Nouvelle Droite » et à travailler en tant que scénariste avec Gérard Blain. C’est le limiter de manière abusive que de le tenir seulement pour un critique de cinéma qui a marqué brillamment les grandes années de la comédie italienne (Risi, Comencini, Scola, etc.) , alors qu’il a publié une encyclopédie musicale fourmillante d’aperçus ingénieux ou encore, sur la langue française, un court essai, Destin du français, qui propose une des réflexions les plus excitantes que l’on connaisse sur les rapports de la langue avec l’identité nationale.

   De fait, Michel Marmin appartient à une petite phalange d’esprits totalement libres qui ne parviendront jamais à comprendre tout à fait le sens des étiquettes que les grimauds leur collent sur le dos. La frontière entre droite et gauche en particulier, devenue une fable racontée par des politiciens qui n’ont plus que cette branche à quoi s’accrocher dans le torrent qui les emporte, sépare aujourd’hui des catégories vidées de leur contenu par les remous de l’Histoire : dans l’épopée historique, c’est la césure entre nations et soupe mondialiste qui va désormais imprimer le rythme. Quand il s’affirme royaliste et révolutionnaire, ou agnostique et chrétien, Marmin, qui fut un « mac-mahonien » de la seconde génération, convainc plus sûrement que lorsqu’il tente d’expliquer comment la fascination cinématographique (Preminger, Lang, voire  Abel Gance...) participe des techniques d’ahurissement... balayées par l’anti-aristotélisme de Brecht ! 

 

Juin

   Élève Macron : zéro pointé en histoire. Son premier voyage à l'étranger ayant été selon l'usage une visite d'allégeance à l'impératrice de l'Euroland, le nouveau gouverneur de la Gaule a reçu d'elle une feuille de route qui confirme les options géopolitiques programmées par Washington bien avant l'encombrante élection de M. Trump ; en particulier : freiner par tous les moyens la renaissance de la puissance russe. Le très obéissant délégué de Mme Merkel et des économistes bruxellois s'est donc empressé d’entonner l'antienne de l'« annexion de la Crimée par la Russie ». Si, au lieu d'aller faire le Jacques parmi des sportifs handicapés, il avait pris le temps de consulter quelques ouvrages, il aurait appris au sujet de la Crimée deux ou trois notions élémentaires qui garnissaient jadis le bagage de n'importe quel jeune homme cultivé.

   Ouvrons notre Larousse du XXe siècle, édition d’avant-guerre. Nous y lisons que la Crimée, péninsule de la Russie méridionale, après des débuts mouvementés et incertains, « fut pendant plusieurs siècles une sorte d’avant-poste de l’islamisme en Europe orientale ». La Russie en accomplit la Reconquista  en 1774, officialisée en 1783 par le traité de Constantinople signé entre Catherine II et l’empire ottoman. Pour la petite Histoire : en 1787, l’illustre Grigori Potemkine, qui donna son nom à un cuirassé non moins célèbre, organisa en Crimée pour la Grande Catherine un voyage triomphal.

   Ainsi, la Crimée, beaucoup plus russe par la géographie et la population que la Corse n’était française, est officiellement devenue province de l’empire tsariste six ans avant que l’Île de Beauté ne fût rattachée à la France par l’Assemblée nationale, le 30 novembre 1789.

   Franchissons près de deux siècles. En 1954, pour calmer l’Ukraine toujours turbulente, Khrouchtchev lui « offre » la Crimée, ce qui revenait à déplacer sur l’échiquier soviétique un pion d’une case à l’autre sans troubler outre mesure la majorité russophone et russophile de la population. Où les choses se gâtent, c’est lors de la dislocation de l’URSS. La Crimée, manière sans doute d’entamer un processus de divorce avec l’Ukraine, s’autoproclame indépendante. Plus de 90 % des citoyens sont favorables à un retour dans le giron deux fois séculaire de la Russie. Mais le parlement de Crimée, manipulé par des factions intéressées à conserver le statu quo khrouchtchevien, entérine le rattachement à l’Ukraine, au mépris du patriotisme et du souhait de ses habitants. On connaît la suite.

   Ainsi, le président Poutine, suivant l’exemple de la France tant pour l’Alsace-Lorraine que pour Mayotte, s’est borné d’une part à récupérer une province appartenant de longue date à son pays, d’autre part à se conformer au vœu de la population.

   C’est ce que le jeune porte-parole de l’Eurocratie en marche appelle l’« annexion » de la Crimée.

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   « Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet ». Après quelques détours-retours en Cotentin et Limousin, je découvre dans ma boite aux lettres, sous ce titre, le dernier ouvrage de mon vieil ami Alfred Eibel, publié par les très actives Éditions des Paraiges à Metz, liées à l’excellente revue Livr’Arbitres : un récit monologué d’une voix égale, un peu comme les romans de Beckett mais en beaucoup moins logorrhéique, de déambulations parisiennes bien arrosées, lorsqu’il tirait des bordées en compagnie de Martinet dans les années 70-80.

   À certains sourcils interrogatifs que je vois s’élever autour du nom de Martinet, je sens que je dois quelques explications à ceux qui ne connaissent pas encore cet écrivain, promis à une place de plus en plus considérable au royaume des grands méconnus. Je soulignerai d’abord l’heureuse coïncidence entre les parutions presque simultanées des livres d’Eibel et de Marmin, condisciple de Martinet à l’Institut des hautes études cinématographiques dès 1960 et qui devait rester un de ses amis proches jusqu’à son départ de Paris. Michel Marmin est le déclencheur providentiel. Je lui suis redevable d’avoir rencontré Martinet au moment où je fondais Matulu, qui publia ses premiers écrits. C’est ainsi qu’Alfred Eibel (dont, autre coïncidence, j’avais fait la connaissance la même année 1960 où Martinet et Marmin s’étaient connus) devait, grâce à notre magazine auquel ils collaboraient tous deux assidument, se lier de complicité avec le futur auteur de Jérôme et de l’Ombre des forêts. Roman dont, en juin 87,  au milieu d’un désert médiatique, je saluai dans Valeurs Actuelles l’importance solitaire et la force, celle des cauchemars : « On en sort médusé », écrivais-je, encore sous le choc.

   Pour n’être pas tenu pour plus radoteur que je ne suis par ceux qui me font le plaisir de lire mes livres, plutôt que de me paraphraser je vais citer quelques lignes d’Une Vie en liberté qui résument un peu la destinée littéraire de Martinet : « ... regardez ce qui est arrivé à Vialatte, ce qui est en train d’arriver au malheureux Jean-Pierre Martinet : de son vivant au fond du trou le plus noir, suicidé par l’alcool à quarante-neuf ans, que l’on découvre et réédite vingt ans plus tard. »

   Revenons au livre d’Eibel. Blondin aussi avait construit un modèle de virée entre copains jalonnée de cadavres de bouteilles (Alcools de nuit en fournit le schéma), sorte de néoromantisme alcoolisé où le whisky remplaçait la phtisie, mais dans un décor moins assombri de fatalité, moins dominé par un de ces escaliers à la Piranèse dont chaque accès de rigolade, d’amertume, de dérision, de misanthropie bouffonne, est un degré discret pour descendre un peu plus dans les souterrains de la « Prison imaginaire ».

   Là réside l’originalité de l’entreprise d’Alfred Eibel : à coups de citations ex abrupto et de références toutes les dix lignes : plans de films, titres de romans refilés comme des mots de passe, noms d’acteurs et d’écrivains qui pleuvent serré comme à Gravelotte, les deux compères se fabriquent un monde à eux, un univers parallèle, pour le substituer au monde réel, grotesque ou insupportable. Une espèce de « noosphère » où ils croient respirer mieux. C’est d’ailleurs le cas d’Alfred ‒ qui se déplace très bien dans sa quatrième dimension, et toujours parmi nous pour en styliser les contours, les faisant passer du réel au légendaire  ‒,  moins de Jean-Pierre. Celui-ci, sans doute, aspirait à davantage de réalité concrète : des choses simples, peut-être l’amour d’une femme, la reconnaissance de son travail ; mais il n’était pas équipé pour cela. Dans sa belle et fidèle préface, Olivier Maulin décrit cette quête, en parlant d’un autre habitant de la noosphère, lui aussi de l’équipe de Matulu ‒ décidément carrefour obligé de toutes ces routes zigzagantes ‒ Charles Martini,  un échappé du Désert des Tartares ou de la Barbe bleue qui se faisait appeler Éric Lestrient : « Il marche dans les rues, la main en visière, scrutant l’horizon, désespéré de ne rien voir venir. »

 

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