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Publié le par Michel Mourlet

Février (suite)

« Made for Sharing » (« Fait pour partager ») : le slogan officiel de la candidature de Paris aux Jeux olympiques de 2024, a été dévoilé vendredi 3 février sur la Tour Eiffel. Pour la candidature de Paris, sur le monument qui  symbolise la France aux yeux de l’univers, un mot d'ordre en anglais. Ils ont osé. L’audace phénoménale de la chose fait immédiatement penser à une célèbre réplique d’Audiard sur la manière irréfutable de reconnaître les c...  Pour défendre cette initiative, l’argumentation de M. Kanner, ministre socialiste de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, qui par ailleurs répond sur le contenu du dossier quand on lui parle du slogan, n’est pas sans rappeler l’allégeance à l’URSS de l’inoubliable Krasucki, l’obligé du KGB. Son explication rappelle de manière irrésistible l’obéissance au vainqueur des éternels collaborationnistes et il se félicite d’un choix en tout point semblable à celui de l’évêque Cauchon. Soyons donc confiants dans l’avenir.  Le Nouvel Ordre mondial en langue angloricaine subira le même sort que la Nouvelle Europe allemande ou l’Internationale soviétique. D’ailleurs, le processus est déjà fortement engagé.

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Les Maux de la langue... socialiste. De Jaurès à Chevènement (ce dernier ne m’en voudra pas, j’espère, de le ranger dans une liste plutôt flatteuse bien qu’un peu hors d’usage), en passant par Anatole France, Blum et Mitterrand ‒ socialiste entre guillemets, certes, mais tout de même ‒, les grands ancêtres avaient en commun une particularité qui rendait acceptables, j’ai failli dire sympathiques, leurs carabistouilles, songeries et billevesées : ils pratiquaient leur langue souvent avec élégance, parfois avec force, toujours dans le respect de ses règles et la maîtrise de ses ressources lexicales.

   Temps révolus. Les socialistes ont commencé avec M. Jospin à exhiber une méconnaissance de la langue française dont il faudrait chercher l’origine, probablement, dans les parages de mai 68 et les lubies des Tournesols pédagogues. C’est en effet sous la férule de l’instituteur Jospin que nous avons assisté, ébaubis, au déferlement d’une forme dérivée de la démagogie et réservée au beau sexe. Depuis, dans le discours officiel et public, se pressent en foule les grotesques celles et ceux, toutes et tous, et les choix de genre proposés entre parenthèses ‒ par exemple : les meilleur(e)s candidat(e)s ‒, censés valoriser pour le plus grand bonheur de quelques débiles mentaux(ales) la féminité grammaticale. Or tout un chacun ou toute une chacune le savait avant que Tournesol n’intervînt : le neutre en français n’existant point, c’est le masculin, pour l’occasion asexué, qui par convention et simplification orthographique en tient lieu.

   Cela n’était qu’un avant-goût. À présent, tout ministre à la sortie du Conseil, voire attaché parlementaire fictif ou non fictif qui gravit les marches du Palais, tout responsable associatif citoyen ou poupée télévisée s’expriment (« plein de » pour « beaucoup de », « conséquent » pour « important », « je te promets » pour « je te jure », « depuis tout petit » pour « depuis l’enfance »...) comme on parlait autrefois à la maternelle ou dans les loges de concierge, profession fort utile et respectable, mais qui a fourni au cours des siècles peu de modèles aux rhéteurs. Pour étayer mon propos, il convient de donner un exemple dont la puissance emblématique suffira à couvrir la totalité du problème.

   Qui de mieux qu’un (une) ministre de l’Éducation nationale pourrait remplir cet office ? Offrons donc à Mme Vallaud-Belkacem l’une des rares personnes en France, si l’on s’en rapporte au Who’s Who, à être née sans père ni mère, contredisant ainsi d’imprudentes certitudes des biologistes contemporains , offrons donc à cette séduisante preuve de la génération spontanée l’occasion de devenir un symbole. De quoi ? Tout simplement de l’actuelle inaptitude socialiste à manier la langue française. Lors de son affrontement avec Mme Le Pen sur France 2, elle a prononcé par deux fois l’expression fatale : « tri sélectif » ! Eh oui, le tri qui sélectionne, le tri qui trie, le tri qui tue ! ! Il manquait encore pour certains d’entre nous un pendant à la « panacée universelle » ; sans parler des « secousses sismiques ». Mme le(la) ministre a comblé cette lacune, en allongeant de la manière la plus officielle et gouvernementale la liste des pléonasmes bêbêtes, jadis victorieusement combattus par nos professeurs de sixième.

     Avec les Jeux de Coubertin promus par une réclame empruntée à une marque de chocolat toute vergogne bue, pour attirer les visiteurs il eût mieux valu du chinois , on murmure chez les anges qu’Anatole à la barbe fleurie, le Léon au lorgnon, le beau François et tous les autres préparent à leurs héritiers une sacrée réception au Paradis des Lettres.

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L’Apocalypse de sainte Radio. Le Brexit, qui affole les boursicoteurs et achève de démoraliser les assis et les allongés sur le matelas crevé du mondialisme cher à M. Macron, amène les défenseurs du « surtout ne toucher à rien » à tenir un nouveau discours, bien intéressant et fort instructif : ils prolongent a contrario l’argumentation qui leur servait il y a vingt-cinq ans pour célébrer les vertus de la « construction européenne ». À l’époque, les ignorants apprenaient avec émerveillement que c’était à la bureaucratie bruxelloise que nous devions la fusée Ariane et Airbus. Certains même glissaient à tout hasard le Concorde et le TGV dans le paquet-cadeau. Aujourd’hui, grâce à une « spécialiste de l’Europe » déversant sa voix suave dans les microphones du microcosme, je découvre avec horreur que Rolls-Royce qui ne se porte pas trop bien, avec des hauts et des bas, depuis les années 70 enregistre une perte faramineuse à cause du Brexit ; nouvelle assortie des habituelles visions de saint Jean à Patmos au cas où nous aurions la mauvaise idée de suivre l’exemple britannique. L’écoutant bondir sur cette primeur toute fraîche comme un criquet sur une salade, en bon lecteur de la Bible je vois, assombrissant soudain le sol de France dans un crissement de fin du monde, bondir du fond de l’horizon, caparaçonnées comme des chevaux, les fameuses sauterelles à tête d’homme, chevelure de femme, dents de lion et queue de scorpion. Terrifié, je me rends illico sur le site des Échos où l’émule de saint Jean avait probablement pompé son film-catastrophe. Et j’y lis trois explications que la dame s’était gardée de mentionner. 1) Le groupe Rolls-Royce (il s’agit des moteurs, non des automobiles aux mains de BMW) traverse une mauvaise passe depuis plus de deux ans, donc bien antérieure au « divorce ». 2) Il est sur le point de payer pour des affaires de corruption des amendes s’élevant à 900 millions de livres. 3) Concernant le chiffre global de la perte : « L’essentiel de cette masse spectaculaire est purement comptable, sans impact sur la trésorerie de l’entreprise. » Il s’agit en fait de la présentation des comptes en livres sterling... Même le zèle eurolâtre des Échos n’est pas allé jusqu’à dissimuler ce point capital. Ce que n’a pas hésité à faire la prophétesse de l’Euroland, dont on découvre incidemment qu’elle a construit sa carrière à Berlin, capitale réelle de son Éden menacé.

   Risquons une autre prédiction : désormais, et durant un certain nombre de mois, le moindre dépôt de bilan, outre-Manche, d’une marque de bonbons à la menthe sera imputé au Brexit.

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Si les candidats s’intéressaient aux choses de l’esprit... Et d’abord, s’ils avaient lu le Petit Livre rouge, ils auraient appris de Mao que, selon un vieux dicton de la sagesse chinoise, « le poisson pourrit par la tête ».

   Observant le déroulement de la campagne présidentielle, je constate que pratiquement aucune place n’a été réservée à la culture, pas même par la gauche qui en détient pourtant le monopole avec les conséquences que l’on sait. Il existe là une faille ; et pour un concurrent favori ou non, c’eût été une belle occasion d’attirer l’attention. La planète Culture compte un nombre modeste d’habitants mais son influence n’est pas à démontrer. Elle devrait constituer l’une des cibles principales de toute stratégie de conquête.

   Les candidats de 2017 auraient dû se rappeler plusieurs faits patents de l’histoire de la Ve République. Donnons-en quatre exemples. D’abord, dans la geste gaullienne, la part considérable prise par un ministre des affaires culturelles qui a marqué son époque ; par Giscard candidat, l’importance accordée à ces questions – un dépliant de quatre pages, autant que pour le sport ‒ puis, le candidat une fois élu, le temps consacré à la séduction de l’intelligentsia ; la publicité agitée sans cesse par Jack Lang autour des actions de son ministère, certainement l’instrument le plus efficace pour faire tourner la planète Culture autour du soleil socialiste ; enfin, le 9 mars 2007, le fameux discours de Caen du candidat Sarkozy, dont le long passage sur la langue française, enflammant les cœurs, lui avait apporté quantité de suffrages encore indécis.

   De nombreux problèmes attendent des solutions dans ces domaines peut-être moins urgents ou moins vitaux que d’autres, mais représentés par un corps électoral dont le poids réel est inversement proportionnel à la quantité, et dont la force d’appoint peut se révéler décisive. Négliger la fraction de la population qui a orienté son existence vers les activités intellectuelles et artistiques, c’est s’occuper du corps et se désintéresser de la tête sous prétexte qu’elle ne pèse qu’un trentième du poids total.

   Avant toute proposition relative à une politique de la culture, les acteurs du monde culturel attendent d’un candidat à l’élection présidentielle, non pas des promesses, mais un engagement personnel inédit : ne jamais toucher au budget global de la Culture quelles que soient les réductions budgétaires envisagées. Ils savent en effet que leurs activités garnissent la vitrine de la France. Avec les produits de luxe et la gastronomie, elles apportent une contribution éminente à l’attractivité de notre tourisme, ce dernier ne produisant pas loin de 10 % du PIB. Ils savent aussi par expérience que l’enveloppe attribuée aux activités culturelles est toujours la première sacrifiée, en particulier par la droite. Le péché capital de celle-ci, toutes tendances confondues, c’est d’avoir depuis longtemps abandonné la culture à la gauche. Y remédier serait l’une de ses tâches les plus urgentes, si elle accédait au podium. À cet effet, et parce que les arts et lettres, leur passé, leur avenir sont indissociable de l’Éducation, suggérons la création d’un grand Ministère d’État de l’Éducation et de la Culture, qui regrouperait les services des deux ministères, les mettrait en synergie et offrirait de surcroît l’avantage d’en alléger par « économie d’échelle » le coût de fonctionnement...

 

Mars

 

Hollande-Jekyll et Mr Hyde. Avant la grande « manif » du Trocadéro, le Docteur Jekyll, remontant ses lunettes, interpelle solennellement les fillonnistes au sujet du respect que les citoyens doivent à l’état de droit et à la Justice. Écoutons maintenant Mister Hyde : « Cette institution, qui est une institution de lâcheté… Parce que c’est quand même ça, tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux…» Certes, je n’écoute ni ne regarde l’ensemble des chaînes officielles donc, présomption que l’une d’entre elles au moins aura fait son travail, en tout cas je n’ai aperçu nulle part quelque chose d’équivalent à la juxtaposition inlassable, pour faire honte à Fillon, de sa promesse de retirer sa candidature en cas de mise en examen, et de sa décision de la maintenir coûte que coûte. L’ahurissante sortie de Hyde-Hollande contre les juges dans son livre de confidences, personne pour la placer à côté de l’admonition de Hollande-Jekyll aux fillonnistes ! Et les journalistes de s’étonner qu’on leur reproche quelque désinvolture à l’endroit de leur « déontologie ».

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    Les femmes aussi s’en vont. Quelques jours après Jean-Christophe Averty, le petit écran de la grande époque oui, mes enfants, on l’appelait le 8e Art ! vient encore de voir disparaître un de ses monuments : Éliane Victor, la productrice dans les années 50-70, de Séance tenante, d’Il était une fois, surtout des Femmes aussi, qui l’avaient fait connaître au public. Beaucoup de femmes, alors, faisaient de la télévision, je veux dire : autrement qu’en présentant le Journal ou le bulletin météo. Je songe à toutes celles que j’ai eu le plaisir de croiser en ces années-là : à Marlyse de La Grange, Agnès Delarive, Dolorès Grassian, Michèle Persane-Nastorg, Cécile Clairval, Marcelle Maurette, Anne Andreu ; je songe à des dizaines d’autres, productrices, réalisatrices, scénaristes, telles Maritie Carpentier, Solange Peter, Janine Bazin, Marianne Oswald, Aimée Mortimer, Monique Chapelle, Denise Glaser... L’énumération, qui n’en finirait pas, n’est pas là par hasard : la suffisance des ignorants du passé étant ce qu’elle est, et la désinformation ordinaire lui emboîtant le pas, je viens de lire dans une « nécro » en ligne d’Éliane Victor que celle-ci travaillait « à une époque où  la télévision avait tendance à réserver au « sexe faible » des emplois de speakerine ».

   La phrase l’aurait fait sourire, elle qui n’est jamais tombée dans la revendication nunuche à la façon de nos féministes hurleuses et dépoitraillées. Il lui était aisé de voir combien leur agressivité et leur folklore « citoyen » discréditent leur cause et ne peuvent que grossir les rangs des partisans d’un « retour à l’ordre », comme disait Cocteau. En 1969, lors d’une conversation dont je devais publier d’importants extraits dans les Nouvelles littéraires, elle avait défini le rôle qu’elle attribuait aux Femmes aussi : « L’idée m’en est venue tout simplement parce que je trouvais qu’on voyait quantité de choses sur le petit écran, à peu près tout, sauf la vie des femmes d’aujourd’hui. Il fallait combler ce manqueJ’ai commencé la série à la fin de 1964, après avoir collaboré pendant cinq ans à Cinq colonnes à la une... »

   À l’école des Lazareff, Desgraupes, Dumayet, Igor Barrère, Éliane Victor avait appris la prépondérance du fait sur l’idéologie. Cet enseignement répudié de nos jours commençait déjà à se pervertir à l’époque où elle travaillait. J’avais beaucoup aimé, dans une émission consacrée aux « provinciales », le chapitre intitulé « Les bourgeoises de Reims ». On y trouvait un équilibre, un calme, un sens du bonheur aussi rares qu’exemplaires.  « Je l’aime beaucoup aussi, avait-elle répondu. Pourtant ce chapitre a été très mal vu, très mal reçu. On n’a pas le droit de montrer le bonheur ! Il faut toujours décrire le malheur, l’angoisse, la tristesse, la détresse. »

   J’ai retrouvé dans mes archives des témoignages, également publiés, de deux réalisateurs parmi les plus appréciés dans ces années-là, Jean-Pierre Marchand et Paul Seban. Ils ont filmé pour Éliane Victor des sujets où s’exprimait l’intelligence de son regard sur la condition féminine. Le premier venait de tourner un reportage sur la situation de la femme en Mauritanie, « Il s’en dégagera, me confia-t-il, l’idée que l’œuvre d’émancipation de la femme dans ces pays ne peut pas se poser dans les mêmes termes que dans les pays européens, car tout cela est lié à l’état de la société. » Un langage bien oublié cinquante ans plus tard. Quant à Seban, que son engagement à l’extrême-gauche n’empêchait pas de penser, et de penser juste, il avait questionné pour une autre séquence une femme « très intelligente, apparemment comblée, épanouie, qui semblait avoir réussi un équilibre parfait entre sa vie de femme, son foyer, sa liberté, son métier. Et puis je me suis aperçu qu’elle mentait ; elle mentait et elle se mentait à elle-même. En réalité, tout était en train de se défaire en elle et autour d’elle. Ce qu’elle appelait liberté, c’était une démission de sa nature et de son rôle de femme, une démission dans ses rapports avec son mari, avec ses enfants. » Voilà le type de réflexions que les artisans des Femmes aussi pouvaient tirer de leur travail. Une émission d’enquêtes et de portraits exacts, minutieux, sans parti pris, dont la productrice va probablement être saluée par ceux qui ne l’ont pas connue comme annonciatrice du féminisme d’aujourd’hui.

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   Jean-Pierre Jorris. Parvenu à un certain âge, peut-on encore rédiger une chronique en forme de journal qui n’ait tendance à se transformer en rubrique nécrologique ? J’apprends la mort à quatre-vingt-onze ans de Jean-Pierre Jorris, comédien qui a fortement marqué ma jeunesse : premier Cid à Avignon avant Gérard Philipe, il accompagna mes tout débuts d’auteur dramatique à la radio. Consultant sa biographie dans Wikipédia, j’y retrouve l’appréciation que, dans la réédition augmentée de l’Anti-Brecht, sa voix m’a inspirée. Ces lignes font la part belle à la nervosité et à l’étendue de son registre : une voix qui remontait des profondeurs les mots et leur musique, tressautant comme des éclairs dans les mailles de son filet.  

 

Avril

 

La Monosphère. La sphère de la Pensée unique surprend toujours par le caractère inapproprié de ses réponses aux événements. Elle n'avait que dédain, rejet ou gloussements de pucelle effarouchée à l'égard de Trump tant qu'il ne tenait que des propos sensés sur la non-ingérence, la protection de l’industrie américaine, la lutte contre l'immigration incontrôlée. La voici qui d'une voix de fausset approuve le bombardement américain de la base syrienne effectué contre toute légalité internationale, sur un coup de tête, sans la moindre preuve de la responsabilité de Bachar el-Assad, rééditant le même exploit qu'avec Saddam Hussein vingt-cinq ans avant la palinodie de Tony Blair. On mesure aujourd’hui les résultats de l'élimination du « tyran » irakien, sous le règne de qui les religions vivaient en paix, comme des dictateurs victimes du prétendu printemps arabe. Ce pourrait donc être au tour de la Syrie de se voir transformée en boulevard des égorgeurs sous les applaudissements vertueux de nos démocraties. Comme à l'ordinaire, le seul à avoir tenu des propos pertinents et responsables est Vladimir Poutine, bête noire des domestiques de l'Oncle Sam pour avoir récupéré une province qui espérait son retour dans la mère patrie depuis soixante ans. Et que dire d'un chef d’État habilité à appuyer sur le bouton nucléaire et qui reçoit « un choc bouleversant sa vision du problème » parce qu'on lui met sous les yeux une photo ?

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Résurrection de la Comtesse. Pour certains privilégiés, les romans de la comtesse de Ségur furent l’une des premières sources où ils puisèrent les rudiments de leur langue et de leur connaissance de l’humain. Non pas à l’école, pas même au catéchisme ; dans cette sagesse de l’observation ‒ détachée, secrètement amusée et porteuse d’une morale simple, prodigue en « stéréotypes », mot rabâché à l’infini par ceux qui ont renoncé à certaines vérités générales. Observation in vivo des joies, des peines, de la bêtise, de la cruauté de notre espèce, mises à la portée de l’âge tendre tout exprès, dirait-on, pour horrifier les mânes de Jean-Jacques et irriter les pédagogues français du XXIe siècle, héritiers légitimes du sourcilleux censeur du Corbeau et le Renard. C’est pourquoi on doit se réjouir de la pérennité des ouvrages de la comtesse, fleurons de la Bibliothèque Rose. Et des résurrections de la comtesse elle-même.   

   Saluons donc la reprise au Théâtre La Bruyère de Comtesse de Ségur née Rostopchine, texte de Joëlle Fossier mis en scène par Pascal Vitiello et magnifiquement interprété par Bérengère Dautun, dont le jeu d’un réalisme stylisé dessine dans l’espace l’épure de ses émotions. Créé en 2015 à la Comédie Bastille, le spectacle donne à voir un des meilleurs solos d’actrice que j’aie pu applaudir ; et Thalie aussi bien que Melpomène savent combien j’en ai applaudi, en particulier à l’Abbaye Sainte-Claire, écrin des « petites formes » du Festival de Sarlat. Descendue – laisse-t-elle entendre ‒ des cintres de l’univers sur nos tréteaux, jamais à nos yeux ne se présenta femme plus forte et plus fragile que cette Sophie Rostopchine, supportant sur ses frêles épaules le poids d’une vie souvent blessée, que l’amour des phrases et des enfants a guérie.  

 

Publié dans Culture

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