Reprise de mon Journal dans "la Nouvelle Revue Universelle"

Publié le par Michel Mourlet

Lorsque Christian Franchet d’Espèrey m’a proposé de collaborer à la Nouvelle Revue universelle, j’ai tout de suite pensé à une possible résurgence du « Journal critique » multiforme que je promène depuis les années soixante dans divers magazines ou revues et maintenant, aussi, sur la Toile. Après les Nouvelles littéraires notamment, où il traitait surtout de télévision, après Valeurs actuelles où ce Journal s’intitulait « feuilleton », après feu La Une du groupe Entreprendre, ou plus récemment la Revue littéraire de Léo Scheer, il m’a paru évident que la revue héritée de Jacques Bainville, avec son séduisant mélange d’austérité et de liberté d’esprit, pourrait m’offrir un support idéal. Nouveaux ou fidèles lecteurs, amis ou ennemis, je vous salue !

Décembre 2016

 

Mort de Michel Déon. « Annus horribilis », disait la reine d’Angleterre. D’abord Astruc, dont les premiers films m’avaient introduit avec les écrits d’André Bazin et de Rohmer à la connaissance de la mise en scène ; puis Jacqueline Ury, reconnue par les médias « grande dame de la gastronomie » ; et maintenant Déon. Un autre arbre, de ceux qui formaient le paysage, s’abat à son tour. On regarde autour de soi, on ne reconnaît plus grand-chose.

J’ai raconté dans Une Vie en liberté comment je devais à Déon, ainsi qu’à Fraigneau et Roland Laudenbach, la publication de mon premier roman. Une amitié de plus d’un demi-siècle devait s’ensuivre dont seul l’éloignement géographique avait espacé les signes. J’ai adoré les Poneys sauvages, leur classicisme abrupt, leur brillant cousinage avec les Pléiades, mais toujours préféré le registre plus personnel des débuts, Je ne veux jamais l’oublier, Tout l’amour du monde, les Trompeuses Espérances, des fictions plus brèves où s’ébrouent en liberté les images, hennissent les sanglots d’une poésie cruelle : des livres élégants dont quelques pages s’ouvrent soudain comme des gouffres.

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Un peu de logique dans les urnes. Une arithmétique des probabilités applicable à une série de votes préparatoires débouchant sur une élection terminale devrait s’opérer, non à partir du souhait du calculateur ou de ses employeurs comme c’est généralement le cas, mais en se fondant sur les forces réelles en présence et sur les espérances, rejets, calculs particuliers des élément composant ces forces, calculs souvent purement conjoncturels et tactiques, qui ne vont pas nécessairement dans la même direction que le souhait posé par chaque électeur comme objectif final. La vision naïve du problème serait de se dire : les socialistes vont voter pour les socialistes, la droite molle pour la droite molle, le Front national pour la droite dure, etc. On est à peu près sûr, ainsi, de se tromper sur le résultat. Une fraction importante de l’électorat de 2016-2017 a cessé de ne voir dans une élection qu’une alternative : apporter son suffrage à son candidat ou s’abstenir. Cette fraction, souvent plus jeune et moins moutonnière, réfléchit, pèse, se souvient, reçoit de plus en plus l’information des médias officiels comme une propagande sans vergogne (Cf. les questions posées sur la Toile au sujet du silence actuellement posé comme un couvercle sur la bataille et les bombardements de Mossoul, tandis que tous les projecteurs sont braqués chaque jour sur Alep). Elle est capable de changer d’avis à mesure que mûrit son raisonnement. Et ses réponses aux sondages sont lourdes d’arrière-pensées inaperçues des sondeurs.

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Le Défi de l’écriture. Dans les premiers jours de l’année qui vient, sortira du hangar un minuscule engin plus lourd que l’air du temps et volant plus haut que les idées en vogue dans la médiasphère : une sorte de drone, en somme, de 16 cm de long sur 10 de large, peint en vert et blanc et baptisé le Défi de l’écriture. Ce petit livre, puisqu’il s’agit de cela, s’applique à sonder et à révéler les mystères, les bonheurs, les chagrins qui s’attachent à l’usage des mots, prononcés, lus ou écrits. De son auteur, Maurice Bonnet, on connaît déjà six ou sept ouvrages, parmi lesquels un Précis de recomposition : de l’ordre dans les idées, nourri de réflexions incisives sur les hommes et la société, et l’Intelligence mode d’emploi, méditation sur l’origine, les mécanismes et les objectifs de cette faculté malaisée à définir et si mal partagée. Quant au Défi de l’écriture (Éditions Via Romana), dont l’auteur m’a fait le très grand plaisir de me demander la préface, le titre en indique bien le sens : la passion des mots, ces mots qui nous permettent d’appréhender les choses et de tenter de les maîtriser, et le goût du style qui les organise entre eux, sont devenus en nos temps médiocres un enjeu si incompréhensible qu’il faut de l’héroïsme pour seulement l’exposer.

 

Janvier

Une anthologie de Matulu. À partir de 1975 et durant des années, chaque fois que je participais à quelque manifestation littéraire, une personne au moins me demandait, ‒ parfois plusieurs : « Quand ferez-vous reparaître Matulu ? » Apparemment les trente numéros de ce magazine mensuel, lancé en 1971 comme un pavé dans la mare aux canards, avaient laissé derrière eux quelques traces, un certain vide et beaucoup de nostalgie. Eh bien, j’apporte une bonne nouvelle : François Kasbi, l’un des meilleurs et plus attachants critiques de la galaxie, dont la plume scintille dans Valeurs actuelles, Service littéraire, la Quinzaine, vient de composer une anthologie de ces trente numéros en trente chapitres et quelque six cents pages, qui paraîtra sauf imprévu avant la fin de cette année. On y retrouvera les signatures de Montherlant, Billetdoux, Dutourd, Caillois, Étiemble, Fraigneau, Morand, Jünger, Vialatte, Chapelain-Midy, Delteil, Pierre Fresnay, Pascal Pia, Abel Gance, Jacques Laurent, Léo Mallet, des dizaines et des dizaines d’autres : tous les francs-tireurs illustres ou moins connus qui se croisèrent à ce carrefour de la mal-pensance, s’y saluèrent, y dansèrent sur les pointes tandis que résonnait dans les avenues de la Culture le sourd piétinement des godillots en marche.

On y retrouvera aussi, on s’en doute, Michel Déon, à qui un dossier de Matulu avait été consacré en 1973. Une grande partie de ce dossier sera publié en « bonnes feuilles » par la revue Livr’Arbitres, dans un numéro d’hommage à paraître en mars.

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Soumission. Après avoir en son livre de confidences insulté les juges, auxquels il reproche sans doute d’avoir trop lourdement condamné M. Cahuzac et insuffisamment persécuté M. Sarkozy, le Président-soliveau élu par les grenouilles de La Fontaine s’obstine à les poursuivre de sa vindicte : il a usé de son droit de grâce pour infirmer deux jugements condamnant une femme coupable de meurtre sur la personne de son époux. Certes, il arrivait à celui-ci de la passer à tabac. Certes, la condition d’épouse maltraitée n’est pas des plus réjouissantes. Il saute aux yeux tout de même que la victime des sévices, plutôt que de déposer plainte, de demander le divorce ou simplement de quitter son mari, a préféré l’assassiner. La brutalité expéditive du procédé parmi d’autres solutions plus civilisées n’avait pas échappé aux juges, ni aux jurés. Or, par la grâce présidentielle, ce type de crime devient exemplaire. Il ne devrait pas tarder à être inscrit dans les Droits de la Femme. Avec les copains de Mme Taubira, on doit s’attendre à tout.

Le droit de grâce, s’il a pu revêtir le sens d’un pardon dans l’optique chrétienne de la royauté, ne saurait introduire dans la laïcité républicaine que la faculté de rectifier une possible erreur judiciaire, par exemple une culpabilité admise par intime conviction sans preuve matérielle, ce qui n’est nullement le cas dans l’affaire qui nous occupe. Ainsi, par le plus haut personnage (I m 70) de ce qu’il reste d’État, ont été légitimées la vengeance, la justice individuelle, l’autodéfense ‒ tellement dénoncée par ailleurs ‒, encouragé le meurtre pour convenance personnelle, désavoué le corps judiciaire, distendu un peu plus le lien entre les citoyens et la justice de leur pays. Une fois de trop, le pouvoir provisoirement en place aura fait fi de l’intérêt général et de la raison pour se soumettre à une pression émotionnelle entretenue à grand tapage dans la cage aux perroquets.

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Désarroi. Celui de France Info enquêtant à Alep après la défaite, grâce à Poutine, des égorgeurs islamiques et de leurs alliés, objectifs ou non. Les chrétiens d’Orient sont heureux et soulagés, la population fidèle à son gouvernement, c’est-à-dire les trois quarts de la population, crie victoire, on remonte des caves les portraits de Bachar ! Et la perruche au micro, qui n’a pas encore tout à fait compris qu’il était temps de retourner ses bobards dans l’autre sens, de suggérer que ces gens-là comme à l’ordinaire n’hésitent pas à contrefaire la vérité... (Matinée du 7 janvier.)

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Mauvais exemple. Perplexité des économistes médiatisés : l’économie britannique, dont on annonçait la ruine après le « Brexit », se porte à merveille. On nous l’a même dit à la télévision ! N’étant pas économiste, je peux même annoncer qu’il ne s’agit nullement d’une embellie momentanée comme on l’insinue avec gourmandise ; ce n’est qu’un début : enfin parfaitement libre de ses décisions, et malgré les bâtons que l’Europe ne va pas manquer de lui jeter dans les roues, la Grande-Bretagne se dirige vers de vrais lendemains qui chantent ; et ceux-ci seront accueillis comme d’habitude par une complète stupéfaction des experts. Heureusement, les Français sont encore pour quelque temps à l’abri de la catastrophe : sortir du paradis monétaire et législatif de Bruxelles ! Après une transition qu’on essaierait de saboter, affronter une renaissance économique en même temps qu’une liberté d’action retrouvée ! Surtout, avertissent les augures de Radio-Paris, pardon ! de Radio France, ne suivons pas le mauvais exemple des Anglais. « L’Angleterre comme Carthage sera détruite ! », proclamait déjà Jean Hérold-Paquis.

Février

Des milliardaires et des poireaux. L’un des charmes d’un bon livre est de faire parfois surgir au grand air, d’un lieu ou d’une époque infréquentés du lecteur, un souvenir intime, une saveur, un parfum oubliés au fond de sa mémoire. Et souvent les phrases du livre se superposeront au souvenir vécu, jusqu’à prendre sa place. Ainsi, quand à douze ou treize ans j’ai lu le conte intitulé « les Petits Pâtés » dans les Contes du lundi, l’évocation par Daudet des petits pâtés chauds de M. Bonnicar m’a aussitôt rappelé avec force l’odeur d’un pâté en croûte dégusté plusieurs années auparavant ; et aujourd’hui, quand je me représente ou savoure cette préparation culinaire, c’est M. Bonnicar et le mitron de la rue de Turenne qui me viennent à l’esprit. Je viens de recommencer une expérience analogue en relisant quelques pages du roman de Jean Le Gall paru l’été dernier, les Lois de l’apogée. Ce livre allègre et féroce met en scène la société d’imposture (celle qui d’une main impose la rigueur et de l’autre puise dans la caisse) succédant à la société-spectacle aussi mécaniquement que la nuit succède au jour. Il se devait de décrire un dîner mondain où politiciens, financiers et dessus du panier de l’intelligentsia se retrouvent pour parler entre eux une langue autre que celle dont le bois craque dans nos récepteurs. L’un dit que les Français souffrent. « Ce que confirme d’ailleurs cette milliardaire, les doigts chargés du souvenir de ses anciens maris, qui apprendra à ses voisins de table que les fruits et légumes sont désormais hors de prix. » Tombant sur cette phrase, je me remémore aussitôt une anecdote racontée par Fraigneau avec une telle précision de détails que j’ai l’impression d’y avoir assisté. Sur une route, une dame de la meilleure société, dont la Rolls suit de près un camion chargé de légumes, aperçoit quelques poireaux qui s‘en échappent et vont rouler au bord du fossé. « Arrêtez ! », ordonne-t-elle au chauffeur. « Allez les ramasser. » Le chauffeur s’exécute et la dame habillée chez Chanel récupère les poireaux comme un chercheur d’or une pépite.

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Les Maux de la langue. Je reprends ce titre d’un de mes livres pour une raison de commodité : j’ai l’intention en effet de tenir dans la présente chronique une rubrique régulière, analogue à celle, intitulée de même, que j’assurais autrefois dans Valeurs actuelles. Quoiqu’il connaisse un regain de faveur à l’extérieur de nos frontières, le français se porte de plus en plus mal en France. La refonte tous les six mois par l’Éducation nationale de réformes appliquées à des programmes déjà dix ou douze fois réformés, n’arrange rien. Le délire pédagogique étant ce qu’il est, il faudra bientôt envoyer nos enfants au Maroc ou en Roumanie pour qu’ils apprennent à lire et à écrire. On parle beaucoup de pollution, mais guère de la pire, qui s’attaque au plus intime de notre esprit : à notre langue maternelle. La protection de celle-ci, la responsabilité des soins qu’exigerait son état devraient être retirées aux Académies et rattachées au ministère de la Santé. En attendant cette nouvelle réforme, je rouvre ici avec votre permission mon cabinet médical.

Un auditeur de l’émission Français, mon beau souci que j’anime sur Radio Courtoisie a reproché à l’un des intervenants sans le désigner (peut-être moi-même ?) l’emploi du subjonctif après le verbe « espérer que... ». Il édicte cette règle : « Il ne faut jamais mettre le subjonctif après espérer. » Injonction intéressante, car elle fournit un bon exemple du purisme fantasmé que je dénonce sans relâche comme non moins pernicieux que les barbarismes, solécismes, anglicismes bien réels qui corrompent notre principal instrument de communication. Pourquoi pernicieux ? Parce que non seulement ces règles abusives privent notre parole de ressources utiles, mais surtout parce qu’elles confortent l’idée reçue selon laquelle les preux défenseurs du français sont des maniaques rétrogrades, tatillons, psychorigides, fermés à la vivifiante liberté indispensable à toute langue.

Le Grevisse, qu’il faudrait toujours consulter avant de se risquer à énoncer une intangible loi grammaticale dont la transgression expédie le coupable à la guillotine, donne une quinzaine d’exemples de construction d’« espérer que », «avoir l’espérance que », « l’espoir que » avec le mode subjonctif, exemples pris chez les plus grands écrivains, les plus classiques, voire les plus pointilleux sur le chapitre de la grammaire : Hérédia, Gide, Camus, Bernanos, Proust, Caillois, Edmond Jaloux, Mirbeau, La Varende, et j’en passe. Il eût pu en citer cent autres. Pour la bonne bouche, je n’en prélèverai qu’un, de Racine, dans Phèdre : « En vain vous espérez qu’un Dieu vous le renvoie. »

La vérité est évidemment à rechercher ailleurs que dans l’application bornée d’un principe. On la trouve dans les nuances du verbe « espérer » confrontées aux fonctions respectives des modes indicatif et subjonctif. L’indicatif marque l’objectivité du fait, la certitude établie, l’affirmation de ce qui est, et peut aller jusqu’au très vraisemblable et au probable ; le subjonctif est le mode... subjectif, celui du lien psychologique avec le sujet, de la volonté, du doute et de la négation, de l’exclamatif, jusqu’au souhaitable. En somme, avec toutes sortes d’exceptions introduites par l’usage, le premier se rapporte à l’extériorité du sujet, le second à son intériorité.

On comprend dès lors comment un glissement de mode peut s’opérer pour certains verbes tels qu’« espérer », qui se rattache par un côté à la réalité la plus probable (« j’espère que mon train arrivera à l’heure ») et par l’autre à l’imagination d’événements plus incertains à quoi l’on se raccroche, ‒ et dans ce cas son sens se distingue à peine de « souhaiter ». Cela se lit expressément dans cette phrase de Giraudoux citée par Grevisse : « Il dénie tout réalisme à ceux qui espèrent que son redressement puisse être obtenu par l’enthousiasme... »

En conclusion : pour les candidats au certificat d’études il était indispensable de formuler des règles simples et carrées ; mieux vaut ne pas s’y cramponner dès lors qu’on aborde la littérature et toutes les subtilités du discours.

Publié dans Culture

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