Molière à toutes les sauces

Publié le par Michel Mourlet

~~Je retrouve dans mes papiers de 2003 ces remarques sur un supposé « pacte secret » entre Corneille et Molière.

Une des meilleures farces littéraire avec le Théâtre de Clara Gazul, les Chansons de Bilitis et la Chasse spirituelle a été l’idée émise par Pierre Louÿs selon laquelle les pièces de Molière auraient été écrites par Corneille. Périodiquement, à la façon des canulars qui alimentent une certaine presse en période creuse, quelques « pédants de collège aux bas crottés » (Poulaille, je ne sais plus quels Belges, et aujourd’hui un Vadius grenoblois) ressortent de leurs cartons jaunis, tout flasque et aplati, ce serpent de mer. Sans même s’évertuer à imaginer les raisons d’un tel pacte, deux arguments, l’un de bon sens, l’autre d’analyse des œuvres, réduisent l’ineptie à ce qu’elle est : une excellente blague de Louÿs qui, lui, ne s’y serait pas laissé prendre.

A. Le bon sens. (« La chose du monde la mieux partagée » au temps de Descartes, et la moins répandue aujourd’hui.)

1) Molière avait tellement d’ennemis que si le moindre soupçon avait pesé sur la paternité de ses pièces, ce soupçon eût été exploité avec la dernière virulence. Or, de son vivant, personne n’a jamais formulé aucun doute à cet endroit. « Pacte secret », disent-il. Quel pacte secret, dans l’Histoire, a jamais résisté à six mois d’interrogations, d’indiscrétions, d’investigations, d’analyses, de trahisons, volontaires ou non ? Tous les nègres cachés et imposteurs littéraires ont été démasqués ou ont avoué du vivant même de l’auteur (Dumas, Labiche, Colette et Willy, Pascal Pia, Nicolas Bataille, Histoire d’O. Ajar, etc.) Or, cette « révélation » prend naissance à peu près deux siècles et demi après les faits présumés.

2) Connaissant les personnalités respectives de Molière – l’honnêteté même – et de Corneille – l’orgueil personnifié – peut-on imaginer que ni l’un ni l’autre, sur leur fin, n’ait dévoilé la supercherie, l’un pour rendre à César, l’autre pour récupérer son bien ?

B. L'analyse des œuvres

1) Sur le fond. Corneille est notre plus grand auteur dramatique chrétien avec Bernanos et, si l’on veut, Claudel. Molière relève, lui, du tranquille matérialisme de l’horloge dont le Dieu des savants est l’horloger. L’un est un disciple des jésuites, l’autre d’Épicure par le truchement très probable de Gassendi. Si l’on discerne le moindre rapport entre Polyeucte et Tartuffe ou même Dom Juan, alors on pourrait dire aussi que l’auteur de Huis-clos a mis la main aux Dialogues des Carmélites, ou réciproquement.

2) Sur la poétique. Molière et la Bruyère sont les deux contempteurs militants de la poésie telle que nous l’entendons depuis qu’elle a pris conscience que si l’on dit « Il pleut » pour dire « il pleut », on s’écarte d’elle diamétralement pour se ranger dans la prose. Corneille n’a pas écrit « D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux», parce qu’il possédait le sens critique, mais son génie est de ce côté-là, et cela éclate dans ses dernières pièces, comme dans « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles », qu’admirait tant Victor Hugo, maître de l’oxymore. Il n’y a pas dans tout Molière un seul vers, une seule image, une seule antithèse qui évoque de près ou de loin la poétique de Corneille. Pas plus qu’il n’existe dans Corneille un seul passage où s’exprimerait le bon sens chrysalien qui parcourt l’œuvre de Molière. Peut-on imaginer un écrivain qui renierait du tout au tout ses idées, son inspiration, son style, pour prêter sa plume à un confrère ?

D’autre part, si l’on veut des ressemblances, on trouvera des vers de La Fontaine qui sont du pur Racine (transparence, fluidité des sonorités). On ne trouve aucun vers de Molière, le prosaïque Molière qui dit « Il pleut », comparable à la musique héroïque de Corneille, non plus qu’on ne trouvera de caractère dans Corneille comparable à Alceste. Les personnages dans Corneille sont des choix moraux ; dans Molière, des coups de sonde psychologique en profondeur, qui laissent toujours une marge d’ambiguïté.

Enfin, il y a dans Molière une part d’autobiographie transposée, que l’on chercherait en vain dans Corneille.

Voilà qui nous amène à un récent Banquet d’Auteuil, pièce qui, pour s’accorder avec empressement aux nouveaux codes de la bonne pensée « citoyenne » et en espérer quelque retour, appuyait son sujet sur une prétendue homosexualité de Molière.

Le pauvre n’a pas de chance. On avait déjà essayé de le déposséder de la paternité de ses œuvres. Le voici à présent, sur le lieu même de son travail, ce théâtre dont on le surnomme « le patron », taxé d’homosexualité par un sergent recruteur, sur la seule foi d’un ragot diffamatoire extrait d’un ouvrage anonyme, vraisemblablement rédigé par un des nombreux ennemis du dramaturge-comédien ; ragot évoqué au passage par le premier biographe, ou soi-disant tel, de Molière, Grimarest, lequel, n’ayant connu Poquelin ni d’Ѐve ni d’Adam, est depuis longtemps disqualifié. On rappellera seulement le jugement de Boileau sur cette biographie de fantaisie : « Pour ce qui est de la vie de Molière, franchement ce n’est pas un Ouvrage qui mérite qu’on en parle. Il est fait par un homme qui ne savait rien de la vie de Molière, et il se trompe dans tout, ne sachant pas même les faits que tout le monde sait. » Ce jugement sans appel est aujourd’hui celui de tous les historiens sérieux, à commencer par M. Georges Forestier. Encore bravo ! (Mars 2015.)

Publié dans Littérature

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